Ces réflexions ont été inspirées par la lecture du dernier livre de l’écrivain Christian Prigent [1].
« Chaque ligne seule et les
lignes ensemble la
langue fond silencieuse
ment semant
l’ouvert. »
(Christian Prigent)
Le système poétique est un outil pratique : quoi de mieux afin, d’en son nom, surveiller et punir ? Quoi de mieux pour structurer une idéologie ? Cela vient de loin. « Dieu est vérité », nous enseignait déjà la Bible et à ce titre elle ne déroge aucunement de toutes les religions révélées. D’elle découle le goût pour les systèmes et leurs fomentateurs. Et la poésie en témoigne d’ailleurs du côté de l’embaumement de ceux qui y ont voué leur oeuvre hermétiquement close, close jusque dans la dénonciation de leur propre pensée. On ne citera pas de noms et on, préférera ceux qui du côté de Bataille, Artaud, Beckett (tous ces écrivains certes reconnus mais qui charrient dans leur corpus encore beaucoup de malentendus) tentent de scruter et pour reprendre celui dont on parle ici « l’incontenable », version prigentienne » de l’impossible bataillien, de l’innommable beckettien ou de ce que Deleuze nommait pour sa part « l’incompossible ». Cependant Christian Prigent pousse la balle un peu plus loin, ou si l’on veut renverse la problématique en écrivant dans ce qui fait tenir que c’est « parce qu’il y a du nommé qu’il y a de l’innommable », donc que c ’est parce qu’on peut mettre autour du trou du sens et de l’existence que ce trou peut à la fois se circonscrire et par conséquent y voir émerger quelque chose en plus.
Ce trou pourtant n’est pas celui du néant, ni tout à fait celui dont on sort (entendons celui de la langue maternelle). Certes c’est elle qui nous fait tenir et nous fait parler. D’aucuns, comme Beckett, s’en sont détournés afin que l’avorton sorte enfin de ses langes et que son « comment dire » final ne soit plus ce « comment ne pas dire » chère à la psychanalyse. Entre essai critique et création poétique, Christian Prigent a choisi de rester au sein de cette langue maternelle, non pour en sucer le lait mais plutôt pour le faire cailler. Certes le titre Ce qui fait tenir pourrait faire penser qu’il y a là juste retour des choses, retour à la mamelle nourricière dans un mouvement non dénué d’effet de nostalgie. En fait il n’en est rien. Et contre tout, ce qui au sein de la maternité, peut faire céder à un mouvement dépressif (que provoque la marée du croire parler vrai en parlant faux puisque l’auteur reste prisonnier des rets de sa langue maternelle jusqu’à provoquer une sorte de sclérose langagière), Prigent propose un retournement salutaire en nous privant d’énoncer le monde selon les artefacts et les lieux communs qu’une simple prise de paroles qui caresserait le langage dans le sens du pile imposerait. A ce titre il nous rappelle à l’injonction rimbaldienne : celle de « trouver une langue » dans la langue-mère et qui nous permettrait non seulement de tenir mais d’être voire de naître enfin. Contre la vrille dépressive qui absorbe par le dedans tant de poètes, Christian Prigent propose ainsi ce que Bertrand Leclair nomme « une spirale jouissive » que l’auteur à décliné dans pratiquement tous ces livres en initialisant une langue « des monstres » propre à chaque écrivain digne de ce nom.
Pour Christian Prigent, il s’agit donc d’exhumer les cadavres de la langue non pour les embaumer mais pour les déranger ou les enterrer tel un fossoyeur afin d’enfoncer la dépouille de la langue six pieds sous terre ou plus. Il est d’ailleurs question de manière récurrente dans toute son oeuvre et plus particulièrement dans Ce qui fait tenir de « trou » et cela parfois de manière résolument obscène et provocatrice. Le trou dans la langue devient ainsi un point de fuite - puisqu’il recule toujours -, le point où s’enfuit la capacité de dire mais où s’enfouit la capacité de dire qu’il faut tenter de déterrer loin de tout déterminisme littéral et « littéraire ». Ce point de fuite devient ainsi un moyen de créer un appel d’air en souffrance qui peut susciter une jouissance par tout ce qui peut en sortir. L’attitude de l’écrivain ne se veut pas pour autant le modèle du bien penser, mais à l’inverse du mal penser : bref de tenter de saisir tout ce qui ne se pense pas encore et dont se contente ceux qui - pour dénoncer le langage - multiplient les allégeances à une langue anachronique (Houellebecq, Angot, Sollers par exemple).
Appelant à « l’inachèvement » mais dans des dispositifs extrêmement rigoureux Christian Prigent fait jouer, entre autres, la langue entre ses deux pôles génériques : le vers et la prose, la prose au sein du vers, le vers au sein de la prose. Car ce qui fait tenir la langue n’est ni dans l’une ni dans l’autre mais n’est - forcément - nulle part ailleurs pourtant. D’où ce chassé-croisé afin de casser ou de signaler les chausse-trappes du langage, afin d’essayer de tenir au plus près du réel qui est « évidement ce qui nous tient au besoin d’écrire ». Mais qu’est-ce que le réel, ajoute l’auteur ? Sa réponse est (assez) claire : « disons le donné sensible en tant qu’il échappe à nos langues et que nos langues devant son défi, refluent, sèchent et se fondent dans l’habitude insignifiante des paroles atones et des images apathiques ».
Christian Prigent sonne à sa manière un retour nécessaire avec le « mal » de la pensée de Blanchot souvent prise comme quelque chose d’inaccompli, sous prétexte qu’elle ne permet pas en effet de belles constructions capables de tourner rond ou plutôt de tourner en rond. L’auteur de Ce qui fait tenir situe les stratégies et les enjeux qui libèrent de « l’impossible » tel que l’a émis Blanchot dans un travail irrécupérable car tragiquement ouvert. Ce tragique demeure chez Prigent éloigné de toute pensée capiteuse afin d’ouvrir « la pensée au creux de la pensée » (Robert Walser). Un tel texte représente ainsi finit une sorte de fable du désir et du deuil. Le deuil amoureux (au nom de la mère - langue - morte) et celui de la vocation littéraire (au nom de Proust entre autres) permet de boucler habilement la boucle en la nouant du côté du plaisir retrouvé par la subjectivité et de l’hédonisme d’une écriture qui s’abandonnerait à sa rhapsodie « déjantée » où tout se retrouve reconstitué théoriquement à partir d’une subjectivité acceptée à travers le vide occasionné par ce deuil imploré. Il transforme et reconstitue un cheminement idéal (peut-être trop), initiatique à travers la transformation et la fragmentation des deux corpus absolus (prose et poème) en une sorte de roman du poème, de la poésie de la fiction en un poème en prose d’une existence et de son écriture : entreprise paradoxalement totalisante mais non totalitaire qui joue du désir plus que de plaisir ou du bonheur, du désir d’une langue en liberté et qui transcende la science de la littérature en un mouvement plus que monument proustien.
Certes il serait rassurant « d’imaginer Prigent heureux » et d’imaginer que la littérature sauve le monde. Mais celle-ci ne sauve rien, toutefois elle demeure l’ultime secours, la vérité « dernière » mais en n’anticipant que de la perte. Actuellement, on veut en finir avec les créateurs du néant (du moins ceux qu’on prend pour tel). Christian Prigent peut donc être accusé de tous les maux et de tous ses mots en suspens au moment où le juste, le franc, le sûr, le manichéen redeviennent les modèles. On se refuse à accepter ce que Christian Prigent affirme, à savoir que « la vérité dérobe la vie ». Ce n’est pas pour autant qu’il faut rejeter celui qui a toujours refusé de prendre appui sur ce que Nietzsche déjà nomma le « jargon de l’authenticité ». On préfère à ce titre ceux qui comme Barthes estiment que la littérature permet l’espoir en luttant contre la réalité pour la nier et qu’elle est en cela la seule manifestation de la lucidité. Conscient de ses propres faiblesses et de ses propres compromissions l’œuvre de l’auteur est à l’inverse source de résistance à la littérature instrumentalisée. L’auteur comprend combien la littérature peut donc être en sa clôture et son achèvement un crime parfait. Un seul espoir demeure, à savoir que la perfection n’est pas de ce monde. Mais un autre reste encore possible grâce à ceux qui ont laissé la question ouverte : Blanchot, Beckett, Artaud ou Guyotat et Prigent aujourd’hui.
Néanmoins, la vérité demeure l’acte prétendument fondateur de toute communauté humaine. C’est pourquoi les Barthes, les Houellebecq, les Angot auront toujours table ouverte dans les endroits on l’on dit penser parce qu’ils rassurent. Mais on oublie trop facilement combien la volonté de transparence reste toujours le produit d’une culture qui a su s’affilier à autre chose qu’à ses origines en s’instituant héritière des grandes cultures qu’elle connaissait et ce sous le fallacieux prétexte d’une limpidité, d’un absolu de la parole où tout passerait contre le tu, le caché, le mensonge. Cependant cette volonté demeure aussi - et c’est lié - un produit de « cour » : la cour abassiale, la cour « franche », etc. Et l’on oublie combien cette volonté de transparence ne peut pas être amputée d’une volonté de puissance politique, religieuse, idéologique, universitaire « garante » d’une société qui prétend toujours s’inscrire dans une souveraineté qui consiste à mettre en abîme l’impensable au profit d’une charte sécuritaire.
Le (beau) mensonge de la souveraineté du mot sur le silence structure donc les théories, lui affuble sa crédibilité. Or Christian Prigent montre que ce n’est pas aussi simple et que les dialectiques ne sont pas seulement duelles : entre les mots et le silence, entre le visible et l’invisible les résonances rhizomatiques sont plus subtiles que l’apparence délicatesse de l’écriture de trop de ceux qui se disent poètes le laisse supposer. Comme l’écrit Régis Debray : « il faut préférer le ferrailleur au scientifique ». C’est pourquoi l’œuvre de Prigent dans ces dérives restent fondamentales et combien la vérité littéraire est plus complexe qu’une simple affirmation de principe, combien elle se constitue de « couches sédimentaires » faites de mots et de voix mais faites aussi de silence et d’imprononçable. Chez l’auteur de Grand-mère Quéquette rien ne rentre dans l’ordre mais en sort. L’auteur y montre du monstre, sans l’enfermer dans l’exhibition au nom de sa visibilité soudaine.
C’est face au leurre de l’évidence que l’œuvre de l’écrivain n’a cesse de lutter et c’est pourquoi elle dérange. Les fennecs n’ont pas fini de la déchirer. Cela risque aussi de montrer d’où viennent les attaques : il en existe certaines qui valent tous les éloges. Certes en littérature comme en art le fond de vérité n’existe pas. La seule vérité est ce que fonde l’écriture par sa charge d’émotionnel et d’ineffable qu’elle suppose : Blanchot, certes, l’a « pensé » mais c’est du côté de Christian Prigent qu’il faut aller chercher les « états » d’un secret qui porte en lui son Fatum entre la lumière et l’ombre, l’intelligence et l’instinct. Chez l’auteur une écriture inscrit ce qui ne se pense pas encore, ce qui dépasse celui qui écrit, qui dépasse le langage en tant qu’outil de communication. L’auteur met ainsi à mal les vérités d’usage. Il n’impose rien, au contraire il se cache : on ne saura rien de son « désir » figure de proue mais chantournée. Cela ne veut pas dire que l’auteur avance pour autant masqué. Il sait simplement que le silence peut devenir aussi ce que Leliana Klein nomme « le langage obligé » venant s’inscrire en faux contre les lettres d’or de la « loi ». Dans sa réserve et son « fossoyage », l’auteur donne de l’existence contre l’essence. Il en accepte la charge car elle révèle le cri muet de vie d’une exigence intérieure qui ne veut pas s’imposer au reste de l’humanité sous prétexte d’en faire son bien. Chez lui, la littérature - à l’inverse de chez Barthes ou Sartre - n’est pas instrumentalisée et ne recèle pas de couleur morale. En sa rhétorique spéculaire et privée Prigent reste en conséquence le gage de sincérité, un exutoire contre la submersion de la loi. C’est pour cela qu’aux yeux de certains il demeure insupportable.
La vie ici fait donc résistance même lorsque l’horizon pâlit parmi les ombres appesanties. Au plus profond du soir, à proximité de l’ombre, il y a l’ « or » qu’une écriture souligne par secousses et fragments. La mémoire remonte pour faire du secret une nomination. Déchirures et sutures, stries : soudain la coque du scarabée éclate. L’être traverse une surface mais il n’est pas englouti... au contraire il voit. Il contemple le soir et tout ce qui joue dessus et qui refait surface. Il y a ce passage, de l’ordre de la destruction, de la nécessaire destruction. Avec, au delà de la séparation induite par ce qui ne se dit pas, ne se voit pas, cette recherche de l’union. C’est là aussi aller plus profond, au réel inconnu, ajouter aux rires d’ébonites cette seule et unique espérance. Reste le vertige de se faire, se défaire au milieu des remous. Il y a ce Spruch, cet arrêt, ce verdict, l’axe violent d’une vide qui nous dit : « Vois ».
Christian Prigent peut affirmer - et même s’il ne le dit pas - « j’écris donc je suis », mais nous ne savons pas si ce donc détermine la conclusion de tout un mouvement passé (par effet d’une généalogie) ou signale le commencement d’un mouvement à venir (l’appel à une nouvelle généalogie en gestation). Son donc reste suspendu entre deux temporalités au moment où l’écriture demeure un moyen de poser une question cruciale au temps et par voie de conséquence à l’engendrement (ce qu’il en est de la littérature, de son passé, de son devenir). L’œuvre apprend ainsi la peur inhérente à tout acte qui revient à pousser une porte demeurée perpétuellement cachée. Pour la découvrir, Prigent descend donc jusqu’au fond de la littérature. Ainsi réinventée, reprise, elle garde son retrait parfaitement inabordable mais ouvre sur un au-delà. C’est ce double jeu qui, encore aujourd’hui, en constitue toute la valeur.