Passage
Le vendredi 15 décembre 2006
Parce que les mots reviennent, finissent par revenir, prendre leur abandon en patience, ne pas les effaroucher lorsqu’ils avancent en chaussons ou en sabots, lorsqu’ils s’approchent en rampant, se tiennent là, interdits, puis se mettent à sourdre goutte à goutte, à couler, à déferler, à submerger. Rester à leur écoute, tout abandonner : ils ne font que passer, n’en font qu’à leur tête. Les saisir au vol avant que leur flash s’estompe et qu’ils détalent comme des mille pattes sur le carrelage de la cuisine. Jamais ils n’attendent mais font ce que nous ne faisons pas sans tenir compte des désirs, douleurs et joies ni ne l’agenda de la vie. Ils surgissent à leur gré, lorsqu’on ne les attend plus : au café, dans la rue, dans la nuit, au supermarché ou pendant un repas. Ils décident de leur temps et du nôtre. Il faut les attraper à l’instant même, dans leur moire, sous leur dictée, en suivant leur allure infernale, puis leur source est tarie, les rafales perdent leur intensité, s’estompent, s’éloignent, nous laisse. La tempête meurt. Reprendre alors l’attente, la patience, la " vie " ou ce qui en tient lieu. Leur absence peut durer quelques jours, quelques mois. Traverser alors à sec ce désert : nulle eau buvable ne filtre. Les puits sont taris, la terre se crevasse : c’est à nouveau la mort, on est mort à nouveau en attendant de renaître. Plongé ainsi dans le monde ordinaire, le dur désir de durer, loin des mots qui errent loin. Puis tout près de mourir de soif, allongé haletant sur le sable, appelant l’ultime délivrance, s’entend à nouveau leur murmure. Espérer leur assaut, leur pluie, leur promesse d’aube et leur menace de folie. Laisser l’orage éclater, courber l’échine sous les rafales, se laisser inonder jusqu’à ce qu’à nouveau la nuée se dissipe et que la marée laisse sur la plage, terrassé par sa transe. Brisures, esquisses, fragments. L’impossible. Entendez l’impossible. L’inconscient qui avance et perce sa peau fuyante. Que la chair ne soit plus cet océan cadenassé sous un crépuscule immobile. Faire parler ce corps fermé, le porter jusqu’aux lèvres, du rire au sommeil, unir pour un temps la maison du cerveau au pollen et au vent. Pointe-claire, rivages, lueurs des lacs, sabliers du temps, mantes religieuses, chapes de nuit, traces de vieille aube, fugue du vent, mémoire, trous d’oubli, matins brefs, croix des chemins de vie, cohérences défaites, feux qui apaisent, silence de mort sans la montagne. Ici le monde roule et le paysage se referme. Entre le soir et le fer du matin il y a tout un cercle vicieux, un cercle refermé sur lui-même. Ici est le lieu. Le lieu de l’écriture. Rien d’autre. Plus de fin à ce voyage aux confins, lieu sans lieu, hors du lieu. Au mur, la photo d’une femme nue, un rameau noué dans les cheveux, qui tient à la main un verre de bière sur lequel se détache l’empreinte rouge de ses lèvres. Dans la partie mansardée de la maison, le bureau austère, monacal. Plus de livres ou presque. Même ceux de Beckett ont été retirés. Juste des dossiers. Deux plantes vertes. Une trousse de crayons, une lampe, une boîte entamée de chocolats belges sur le couvercle de laquelle ont été griffonnés les mots en flamand à l’encre verte. Très loin, le vent dans les rues, le Nevada en pointillés. La Vie mode d’emploi. Roosevelt Island baignée de brume. Segments d’espace et de temps. Motherwell, Glass, Albuquerque, Almodovar. Saisons mentales plus ou moins consciemment venues de là, de l’écriture qui régit la vie et non l’inverse. Versions sur versions. Recommencer. Plongée ou voyage, écrire d’une traite sans orthographe. Branler bas, restaurer, biffer, faire du neuf avec le vieux. Imagination morte imaginant encore selon l’injonction du Très Haut (le seul maître). Faire fissa. Lignes de fuite qui éprouveraient le bref remords de s’être séparés et décideraient de s’unir à nouveau pour parcourir pendant quelques centaines de mètres un bout de chemin sans la moindre illusion sinon de retrouver les vecteurs de leur écartement, ou comme deux bateaux qui navigueraient de conserve avant de se diriger vers des mers différentes. Depuis toujours qu’un assemblage de mots. Cela depuis la vingtième année. Faire le compte... Avec effroi même si parfois ayant lâché prise sous l’effet de la terreur et de la dépression la plus terrible, ne pouvant plus faire avec avant que d’en ressortir. Savoir qu’enfin on peut se contenter de vivre dans l’écriture mais plus inconfortablement que dans la vie quotidienne et ses pics d’une intensité insurpassable. Ecrire sans doute pour s’en protéger. Même si l’écriture ne sauve pas. Même si elle ne parvient jamais à la hauteur de la peinture (de Pollock), de la musique (de Nancarrow). Déjà décembre se termine. Subir Noël et ses frasques. Bref tout ce bordel. Rien à ajouter à l’implacable description des faits que nous fournissent quotidiennement les journaux, rien sauf ce qui relèverait d’un autre type de discours. Aller ainsi. Que les faits s’estompent tant que faire se peut. Trier encore ce matin un monceau de bouquins avant de les jeter. S’alléger. Même si le ventre s’obèse. Vie normale, mais bien peu y parviennent. En Israël un 4 x 4 bourré d’explosifs fait 14 morts et quelques bras et jambes arrachés à des vivants dans un bus. Mais il ne reste pour ainsi dire que l’effroyable trou du 11 septembre. Le reste est englouti comme le sera bientôt toute l’actualité. Pour la première fois cette année, ne plus regarder la télé. Cesser de boire mais pas de fumer. Continuer de frapper sur le clavier, un peu hébété, au fil des heures qui glissent et disparaissent silencieusement sous la neige, les horloges. Dans la pièce, lumière blanchâtre et perlée. Brume, vent, pluie, neige, avalanches en Savoie, profonde Savoie, sombre Savoie lointaine, avalanches qui coupent les routes au printemps, fenêtres à double vitrage, ciel glauque et macadam luisant, autobus, Twingo, stations Elf, Caisse d’Épargne, radio branchée trop fort, table, bols jamais labiés. Pas de verre. Boire du Coca Light à même la bouteille. Bel automne, feuillages roux, jaune, rouge, du moins ce qu’il en reste. Couleurs aspirées, bues, glaces à la pistache, clapotis de l’eau du ruisseau. Dark Side of the Moon du Pink Floyd. Faire un article sur Gen Paul. Et la pluie qui bat les carreaux. Le chat dort. Les Shadows. Battements de paupières, cils, faux-cils, lèvres, doigts, pomme d’Adam ; salive qui coule entre les dents jaunies, vertige, respiration rauque, difficile. Mais n’y a-t-il pas d’autre clef ou indice dans les lectures ? Tenir le coup. Tenir. Résolution. Ecrire. Mots captés au vol sur une feuille elle aussi volante puis tapés ce matin. Sans hésiter, se contredire. Crainte du désoeuvrement, d’inécriture forcée. Ecouter Ligeti, se relire. Le plus difficile, le plus chiant. Se marrer de savoir que l’usage du tabac devienne peu à peu illégal, passible d’arrestation, de poursuites, sanctionné de lourdes peines. Imaginer le temps de la prohibition. Lambeaux du guide marginal : New York for Smokers comme un vade-mecum destiné aux touristes. Devenir tous complices. Un DVD sur la tablette sous le téléviseur : le Volver d’Almodovar sur lequel portera un cours. Un des derniers sans doute. S’enfermer dans les pages et voyager léger. Temps immobile vaste rigolade. La vie va. S’en va. 11 heures du soir. Déjà.
Jean-Paul Gavard-Perret