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Rendue en poésie

Le dimanche 4 juin 2006



Lettre à une jeune écrivain.



TEMPS UN

Savons-nous seulement ce que nous avons à dire et même si nous écrivons avec le souci de dire quelque chose ? De toutes façons, ce que nous cherchons à atteindre se trouve toujours détourné et modifié par l’acte d’écrire qu’il nous faut accomplir pour l’atteindre. Le plus souvent on cherche ce qu’on ignore et le but de notre recherche, nous ne l’entrevoyons que confusément, dans la brusque déchirure d’une éclaircie qu’on peut nommer un instant de « grâce » lorsque soudain la quête pour laquelle il n’y a d’objet sinon de sujet et que ne subsiste indéfiniment la poursuite d’un toujours arrière-plan sans fond et un « dessous des cartes » qui rendent la quête inépuisable au sein d’existence comme décrochée.

TEMPS DEUX

D’où écrire ? Par où commencer ? Peut-être faire comme Philippe Besson, en t’adressant à quelqu’un par le biais d’une correspondance. Certes l’écriture ne sera pas pour toi - ni pour personne - ce qui te protégera de tout. Marguerite Duras pense même que c’est une maladie qui (donc) ne sauve pas.
Elle dit même que c’est la maladie de l’amour et celle de la mort (mais on peut jouer sur ce dernier mot : l’amor-e/s)
Qu’importe ce que tu écriras : un souvenir imparfait, un absolu mensonge, une vérité trébuchante, un désir silencieux. Les mots écrits font parfois ce que les paroles ne peuvent dire : ils te suspendent à espérer et à craindre, bref à être en équilibre entre ces deux mots. Être par ce retour amont (il faut sans doute partir de là) qui tu deviens, sans éventuellement renoncer à la nostalgie car se souvenir c’est aussi laisser l’oubli se déployer.
Comme toi tes mots seront adultes et tu peux te retrouver en eux comme devant un miroir où tu verras la petite fille que tu étais qui te dira « adieu ».
Certes les premiers pas coûtent (mais tu en as déjà ébauché à côté de tes pas de danseuse). Ou si tu préfères, les premiers mots sont difficiles comme s’il tombait dans le vide du futur, du passé, hors présent. Trop de pudeur peut-être et pas assez de temps. Écrire c’est parler d’un temps sans présent mais c’est aussi faire que le présent ne meurt pas comme s’il tenait à toi comme tu tiens par ceux que tu aimes.

Écrire c’est peut-être aussi un dédoublement : sortir hors de soi pour te rentrer par cet effet de « bande » comme on dit au billard.
Écrire c’est peut-être aussi braver l’interdiction de la Loi (briser leurs tables) en substituant à l’impossible transgression de l’interdit l’affirmation de soi, au plus profond.
Écrire c’est tout de même aussi te préserver une plage sauve et sauvage, une manière aussi d’exister.

On attend donc tes mots, on attend les mots qui autoriseraient ta voix profonde /
— Oui tu le peux.
— Non je ne le peux pas
— Qu’attends-tu donc ?
— J’attends ce que je n’ose pas.
Il y a en toi une parole qui autoriserait tout ce qu’autorise la vie, tu es donc autorisé à vivre et à écrire.

TEMPS ROI

Ne mourons pas fautifs, n’écrivons pas coupables. Il faut mourir et écrire sous l’interdiction d’une loi qui au lieu de transgresser le vide nous fait tomber dedans.

Sur le visage de chaque écrivain celui de l’infidélité puisque la vie nous manque ou plutôt nous manquons à la vie : que ce soit au moins au moment ultime par distraction qui nous sauverait de l’angoisse du premier jour, entendons de toujours qui nous tient mais nous lâcherait enfin.

De toute façon, même plus attentifs nous n’aurions pas pu éviter l’inévitable. Laissons nous donc aller puisque « tout est faussé : quand mourir est en jeu même la faute est un leurre » (Blanchot). Laissons au leurre de l’écriture son droit de citer afin non d’avoir un sens mais de tenir debout droit comme un I.

Nous sommes responsables que de la perte que nous subissons c’est pourquoi il faut oser toujours écrire toujours en un inter-dit sans inter-diction.

QUATRE TEMPS

Écrire : pouvoir de dire je, mais pas le je feint des récits (prétendus aveux) à la première personne, mais celui que l’on trouve par exemple à la fin de Passacaille de Pinget : « Je soussigné sentinelle des morts, au croisement des routes, aux confins des terres si grises dans le carnet de notes , je soussigné sur le fumier, dans l’étable des chèvres, à l’aube, au crépuscule ». Ce je qui ressaisit l’ensemble de la fiction n’est pas je personnel mais je du texte même, son « esprit ».

L’écriture est exercice spirituel (abstrait) ; mais un exercice qui passe par la fiction afin de ne pas oublier le corps : la dépossession de soi offre la conquête d’un point de neutralité impersonnelle à partir duquel sont mises en jeu les potentialités du corps de l’écrivain en ce qu’il a de plus profond, de plus vrai...

Je ne sais si L.-R. des Forêts a raison lorsqu’ïl dit : « Écrire est l’acte de quelqu’un en moi qui parle en vue de quelqu’un en moi qui l’écoute », mais écrire reste sans doute la reconquête d’une unité perdue - unité non de l’être (qui n’a pas de fond) mais de la réinsertion du corps (affect) dans l’acte de dire.
Cela alors qu’on peut nommer de désir d’être « rendu en poésie ». Certes, ce désir de « poésie », qui ne se formule qu’en se « niant », préservant l’irrésolution de l’exercice dans le refus d’en finir. Souvenons-nous à ce titre de la phase terminale de l’oeuvre de Pinget intitulée - et le titre a son importance - Taches d’encre (comme si l’écriture ne pouvait offrir à défaut de mots et de sens que cela), « Tu me laisses finir comme ça ? », ou encore du dernier texte de Beckett - Comment dire - qui finit par ces deux mots et sans point final comme si l’écriture tombait dans le néant.

TEMPS ZERO

L’unité de parole que conquiert l’œuvre n’est pas ce pur point d’énonciation d’une unité mais la parole de la friction du conflit entre ce qui se pense et se vit, le corps et son esprit, son aspiration à la vie (souvent antérieure hélas) et au néant. Ainsi nous en sommes toujours à ce point où nous ont conduit les Pinget, Beckett et Blanchot : tout écrivain est un vieux chercheur qui disparaîtra avant d’avoir achevé l’œuvre car l’accomplissement de toute oeuvre se réduit à son inachèvement : rien n’est jamais dit puisque tout peut être dit autrement. Certes il faudrait une phrase ultime qui retienne tout ensemble mais cette phrase est impossible : l’écriture est le désaveu de l’écriture - mais c’est ce qui la justifie pleinement.

Un écrivain associe constamment sa recherche verbale et sa recherche intérieure. Mais il ne fait pas de psychologie pour autant. La littérature n’a pas pour but (si elle en a un) d’élucider un caractère, d’exposer des états de conscience, de donner la solution de conflits d’ordre sentimental ou passionnel. Elle ramène tant bien que mal vers la Source dont nous ne savons rien, d’où tout part et qui situe ce qu’il en est de toute création : faire venir au jour cette part de réalité qui se cache sous les apparences - la réalité étant prise ici dans le sens de conformité non pas avec les choses, mais avec le sens des choses. La découverte de soi traverse et dépasse la seule expression du sujet en sa fantasmatique afin de dériver à l’aveugle vers cette réalité intérieure que l’on ne peut circonscrire au nom de cette emprise de la nécessité du possible impossible à laquelle aucun écrivain ne peut exister et sans laquelle il n’existerait pas.

C’est de là que j’écris.

Jean-Paul Gavard-Perret

Image "Acrylique et encre de chine", Jacques Richard.

Jean-Paul Gavard-Perret