Myrth, l’arme des poètes

par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Myrth : Ce mot n’existe pas, il est un mélange de mth (nom donné à une variété de drosophile dont l’espérance de vie est supérieure à la normale), de mirth (joie) et de mythe.

De quoi nos vies portent-elles la trace ? De nos amours, de leurs blessures et de leurs joies ? Ne jettent-elles pas en fait l’ombre de notre Origine dont on ne fait qu’abattre ses cartes ? Bien sûr on peut biffer tout cela en ayant recours à la poésie, à sa prétendue musique et sa légèreté présumée insurpassable qui exonéreraient de la gravité de la donne ou rémunèreraient à leur main nos défauts de langue et ceux de nos savoirs. La poésie représenterait l’emprunt fait à la splendeur afin de continuer la partie et deviendrait le reflet dérobé au fond de la caverne ou encore le sens pris dans les filets d’une pêche que nous voudrions miraculeuse. En résumé elle permettrait de ruiner le thésaurus et d’écarter le pensum. Existerait-il donc un moyen plus approprié pour s’introduire en douceur jusqu’au coeur le la vie par son économie dispendieuse ou parcimonieuse ? Non, prétendent la plupart de ceux qui se disent poètes mais qui conservent bien à l’abri de leur for intérieur deux ou trois assignats inutilisés - et peut-être inutilisables - dont ils ne perçoivent pas la valeur supposée ou réelle mais qui pour eux les sécurisent et brillent de tous leurs chiffres. Ainsi ces pseudo-poètes jettent en un bouquet miscellané des réminiscences enjolivées par l’effet du passé et qui demeurent comme des éblouissements à caractère laxatifs : une chasse à cour ou aux papillon, un matin de juillet, un champ de tournesols enchâssé dans l’éclaircie d’une forêt, la découverte émerveillées des seins d’une jeune femme à l’âge des premiers émois, tout est bon pour faire passer la potion prétendue magique...
Bref il est toujours quelque chose d’anecdotique ou de pittoresque pour leur faire rendre gorge à des impressions que, posées sur la papier, ils estiment immortellesŠ. Ainsi leurs tournesols convoquent la haute figure de Van Gogh et les seins offerts ceux des femmes de Delacroix. Ces poètes croient ainsi repérer des réseaux, des rhizomes capables de rentoiler leurs souvenirs pour les rapatrier vers un eden artistique, vers un lieu de signes qu’ils prennent pour la salle des cartes de leur imaginaire. Ils pensent donner non seulement à leur mais au monde une profondeur particulière. Le caractère diffus, évanescent de cette empreinte est prise par eux comme un marquage généralisable et indélébile.

Que valent pourtant leurs petits traités d’archéologie du fugace ? La première question serait celle qu’ils ne se posent que trop rarement : que peut être appelé à faire sens, que permet à figurer de manière recevable l’intrication du particulier et de l’universel ? Que et comment choisir de réellement révélateur une fois écartée la tentation de l’exotique (la chasse à cour), du raffiné (les seins pubères) ou de l’esthétique (les tournesols) ? Tous oublient que les seules traces dignes d’intérêt ne sont pas portées par un sujet mais par une langue qui distingue en nous ramenant invariablement dans l’ici-bas de notre inconscient où s’ébrouent les multiples avatars encore non mis à nu de nos désirs et de leur revers et cette nostalgie insécable de l’origine dont ils ne malaxent que l’écume. Il ne faut donc jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais la terre friable celle qui nous fait face dans le réel comme dans l’illusoire au sein d’un jeu de piste dont on connaît ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Bref la poésie ne mène pas où l’on pense accoster. Et tout poète digne de ce nom brasse des signifiants qui le jette dans ce qui prend la forme d’un récit des origines : il descend, descend, même s’il a peur que la terre lui manque, s’il a peur de la rater, d’échapper à sa sphère d’influence, à se force de gravité. Et c’est là alors que tout commence, que les enfantillages prennent fin. Ainsi face aux rentiers poètes existent les poètes soutiers. Grâce à eux, de Baudelaire à Mallarmé, de Dupin à Novarina, on a enfin à faire avec l’essentiel : l’effroi transcendé parfois par le rire, la solitude, l’insurmontable lorsqu’il n’y a pas de lieu à habiter, de corps à habiter, bref lorsque le poète est presque aphone et privé de mots , lorsque nu au bord de l’abîme il ne lui reste qu’un seuil minimum de sécurité existentielle, ontologique capable de la faire encore parler. Comme l’écrit Jacques Dupin l’écriture poétique n’a de sens qu’à cette condition : " la douleur est son levain, elle ne le quitte que pour un répit dans l’attente de son recours, d’un regain qu’il accueille comme une grâce. Par la poésie il est allé si loin, elle a creusé si profond, a explosé son corps et son âme si intensément qu’entre elle et lui l’attache dans une asphyxiante étreinte est une chance de survie par l’équilibre et la transaction de la terreur et de l’écriture " (" in " Si simple l’agonie "). Le poète, le vrai, ne cherche ni la reconnaissance ni la Rédemption par l’écriture. il ne cherche pas à se sauver. Son écriture est une maladie, ne pouvant qu’anticiper son toucher terre - mais une terre ni sublimée, ni fantasmée, une terre qui lui fait face puisque lui même est face à celle-là. C’est cette terre ou plutôt cette jachère mentale que le poète fait donc toucher, une jachère qui a partie liée avec sa langue (elle aussi en jachère) avec laquelle il s’essaye au défrichage autant qu’au déchiffrement.

C’est à ce titre que le poète garde une vocation fabuleuse : celle de faire reculer le chant des certitudes, de mettre une grâce dans les pesanteurs, de rétablir un équilibre provisoire dans sa chute. Constitué par la menace de sa disparition le poète sait qu’il n’est pas d’empreinte ineffeçable. Néanmoins pour cette raison il est nécessaire d’écrire tout ce qui échappe, tout ce qui appartient à l’obscur du sans fond afin non de toucher mais d’approcher sinon des fondements du moins du fondamental et ce qui fait, un temps, tenir nos vies en sachant non à quoi " ça rime " (d’autant que la poésie ne rime pas forcément) mais pourquoi ça marche (ou pas) ainsi dans la plénitude de nos ignorances et de notre précarité . S’effaçant de son moi, de sa propre présence le poète commence alors à atteindre ou pénétrer ce qu’il en est de la trace car il se met à se penser vraiment par un langage qui se et le découvre en avançant tandis que lui s’enfonce avec ses mots vers la disparition "comme à la limite de la mer un visage de sable" (Michel Foucauld) où vient s’échouer l’épure du regard. Face aux mots qui à défaut de cautériser dévoilent ce qui au coeur de cette étrange disparition se dit et se dévoile l’être soudain se voit en une image primitive et sourde. Telle est l’ubiquité de la douleur et de la joie que la poésie porte en elle, porte en soi.

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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