Art de l’idée ou idée de l’art ?

par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Dans la peinture se manifeste toujours quelque chose du regard - regard du peintre bien sûr, mais aussi regard du voyeur que le peintre induit : "Tu veux regarder, vois donc ça", semble-t-il lui dire lorsqu’il donne en pâture non une image mais une manière de voir afin que le voyeur dépose son regard comme on pose des armes, qu’il entre de plein pied et de plein oeil dans le "leurre".
Bien sûr on peut y voir ce que Lacan nomma "l’effet pacifiant, apollinien de la peinture". Mais par delà et plus généralement on retrouve cette fonction de l’art-miroir qui nous tend ce que l’on veut voir. Car si le peintre nous berne, si le piège de celui-ci comporte abandon et dépôt, il faut encore que ce reste, ce rebut de matière nous convienne, réponde à notre attente. Le jeu qu’entretient donc le peintre et son amateur est plus subtil qu’il n’y paraît car il faut justement que ce jeu en vaille la chandelle pour l’un comme pour l’autre.

Pour que depuis Duchamp ce piège fonctionne, il est donc nécessaire que les deux parties fassent cause commune. Le peintre vise donc au " m’as-tu-vu " ; le voyeur au " où m’as-tu-mis ". Tout est donc une sorte de désir de pénétration de regards et de prise de plaisir.
D’une certaine manière la peinture est donc une question d’organe, de fonction aussi. Mais il y une distance entre le regard et l’oeil. Car il ne faut pas confondre la fonction et la chose. Entre l’oeil et le regard il y a forcément un rendez-vous manqué mais c’est dans cet écart que tout se joue, que se situe ce qui échappe à l’image : tout se passe comme si on ne regardait jamais l’image comme elle nous voit.

Certes la peinture n’est pas simple fuite, miroir, oubli elle crée non seulement une mélancolie mais nous induit à trouver nos repères à travers les dérivations qu’elle nous propose. Elle nous rappelle aussi à une dimension majeure : celle de la perte d’équilibre sans quoi l’aventure picturale comme l’aventure humaine ne serait qu’une histoire sans lendemain qui trouverait réponse dans la phrase de Michaux contre laquelle de fait les oeuvres de certains peintres - et non des moindres tout au cours du XXème siècle et encore aujourd’hui - s’inscrivent en faux : " Au commencement la répétition ".

Mais au nom de tout ce système, l’aspiration esthétique a été contestée comme si on ne voulait plus - depuis Duchamp déjà cité - la réduire à l’expérience du regard ou à en un pur fantasme. D’une certaine manière il fallait en finir avec l’art et ses fantasmes et aussi sa culture marchande. C’est pourquoi l’empreinte qui a primé dans toute une modernité - et qui prime encore - en lui imprimant ses plis est l’empreinte laissée par l’Idée plus que par les formes. D’où - entre autres - la mise en sommeil du concept (majeur ?) de beauté.

Pour beaucoup de peintres et de théoriciens de la peinture, l’idée est devenue plus importante que la peinture et ceux-là l’ont associée à celle de révolution. Tout s’est passé comme si l’effet de l’idée, son empreinte - parfois réduite à l’absence totale d’image dans certaines formes d’art conceptuel des années 70 - étaient pour certains "modernes" la marque d’une révolution qu’ils attendaient à défaut de voir apparaître des révolutions politiques et qui - à défaut de réinventer l’Histoire - voulurent au moins réinventer le révolution picturale. L’empreinte de l’Idée ou l’idée de l’empreinte comme forme d’art fut donc l’attente et l’espérance que cet art à plus ou moins long terme dans l’empiricité sociale et politique.

On se gardera de porter un jugement de valeur sur cette conception qui voulut donner - sous diverses formes plus ou moins radicales - un caractère, un style, voire bien plus, à notre époque qui fut marquée en art par l’Idée comme si soudain ce champ était devenu son seul refuge. Avec la faillite des idées et de certaines idéologies, l’Idée en art devint ainsi l’ultime recours. Celle ci est devenue plus qu’une image ou une empreinte ce creux qui a donné aux temps modernes leur cachet propre, leur sceau de reconnaissance.

Cette modernité non idéale mais de l’Idée s’est pensée comme avant-garde et s’est parfois (cf. les premiers temps de Support-Surface) arc-boutée sur l’idée de communisme, de l’homme total puis - voyant son peu d’efficacité politique et en réaction contre lui - vers certaines idéologies de repli national et d’homme nouveau. De toutes façon et dans les deux cas : un autre homme, une autre société par un autre art, un art qui contrairement à la "tradition" n’appelait pas le désir de l’autre mais juste cette empreinte en creux dont nous parlions plus haut.

Si le problème de l’art est toujours de sortir des images standardisées, "bourgeoises" ou mondialisées, la peinture de l’Idée n’est elle aussi qu’une idée de la peinture qui s’est, en croyant révolutionner, sécularisée en son royaume comme l’ont fait toutes les écoles picturales lorsqu’elles sont reconnues. Il serait donc temps - et heureusement certains peintres ne s’en privent pas - d’oublier Duchamp, de faire un vrai travail de deuil, d’en finir avec ce que Nietzsche appelait " le monde vrai de l’idée " pour en revenir à la force de l’image.

Trop de peintres ont fait de l’Idée le culte d’une piété qui a largement entravé d’autres expériences qu’on a ignorées. La peinture d’idée qui a tout de même (du moins peut-on l’espérer) compris ses échecs, sa dépression, sa mélancolie en ses coups répétitifs et foireux, devrait prendre conscience qu’elle n’est pas pour rien dans la dépréciation du présent en raison d’un anéantissement de la beauté (qui n’est pas forcément nuée de l’utopie et de l’idéal). Une telle force qui a écrasé les formes aura constitué malgré quelques réussites une sorte de nihilisme et le triomphe du ressentiment. Certes le contexte historique du XXème siècle n’est pas pour rien dans cette affaire, mais il est temps d’en sortir. Nous avons à attendre encore beaucoup de la peinture, attendre une sorte de jouissance qui nous sortirait de ce que Baudelaire appelait dans une lettre sur l’esthétique adressée à Th. Gautier "un éternel ennui, un bâillement qui pourrait avaler le monde". C’est peut-être en sortant d’une telle "optique" qu’on glissera vers une post-postmodernité où l’idée ne détiendra plus du haut des cimaises le rôle historique qu’on lui a trop accordé.

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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