Perversion : histoire d’un concept

par Axelle Felgine,    

 

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Perversion : histoire d’un concept


 

Dès le début, le mot perversion (du verbe latin pervertere, retourner, renverser) prend un sens péjoratif : il désigne un « retournement fâcheux ». La perversion est considérée, au XIXè siècle, comme une donnée congénitale qui touche les instincts et affecte le sens moral. La locution « perversion morale » est calquée sur celle de « folie mentale », traduction littérale de la locution anglaise « moral insanity ». Dès lors, il appartient au médecin de fournir un discours sur les perversions.

C’est seulement dans la deuxième moitié du XIXème siècle, avec le psychiatre français Magnan, que la locution perversions sexuelles prévaudra sur les autres. Si la définition positive des perversions se heurte toujours à la lacune du fondement éthique du discours, les diverses formes d’un discours sur les perversions (juridique, médical, littéraire), fussent-elles seulement des moments de culture, apparaissent comme un défi au langage et à la représentation. Le concept de perversion, qui dit toujours un écart (souvent scandaleux, parfois grotesque) vis-à-vis d’une pratique ou d’un discours normatif, interroge l’ordre du monde, en postulant une sexualité « licite », articulée autour du génital et de la reproduction.

La société bourgeoise du XIXème siècle va se légitimer en s’appuyant sur les sciences positives pour constituer une morale laïque, fondée sur la nature et la raison. La médecine et la psychologie vont tenter de rationaliser des comportements atypiques, qui ne sont plus des « vices », mais se trouvent rattachés au champ du « pathologique ».

Une pornographie savante

L’étude systématique des perversions sexuelles est à l’ordre du jour quand Freud commence à élaborer sa théorie de la sexualité. Havelock Ellis a publié Studies in the Psychology of Sex (1897), mais c’est surtout la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing (1886) qui s’impose comme la référence absolue d’une étude détaillée des perversions. Un siècle plus tôt, les Cent Vingt Journées de Sodome (écrit en 1785) annoncent le pandémonium de Krafft-Ebing.

Mais si les psychiatres font ressortir ce théâtre des perversions au traité médical - rappelons que c’est un psychiatre qui a publié le manuscrit de Sade en 1904, et que par la suite, le texte se trouvera souvent préfacé par les psychiatres, placé en quelque sorte sous leur autorité - il ne manque pas d’interroger le rapport de la représentation à la Loi, et renvoie dos à dos la médecine et l’ordre, en soulignant le lien ambigu qui les unit. Lecteur avide de traités médicaux, Sade a pressenti que le discours sur les perversions s’inscrit à la jonction de la science et du droit. Le sous-titre de la grande synthèse de Krafft-Ebing est lui aussi significatif : « Etude médico-légale à l’usage des médecins et des juristes ». Les premières études médicales sur les perversions viennent ainsi amender la législation pénale. Le discours sur les perversions s’établit parallèlement à celui d’une autre science naissante, au carrefour du droit et de la médecine : la criminologie (Lombroso, L’Homme criminel, 1876).

Si le Code Pénal de 1810 montre que la société bourgeoise redoute davantage le vol et l’homicide que les fantaisies sexuelles, dès les années 1830, moment où elle se constitue en classe dominante, la bourgeoisie va rompre avec le discours libertaire dont elle s’est servie pour accéder au pouvoir, comme contrepoint du discours religieux. Il lui faut alors s’en remettre à un discours qui appuie ses attaques contre la liberté des mœurs. Comment conjurer la séduction de l’anormal, qui menace une société fondée sur l’équilibre hétérosexuel, d’une part, et la séparation du plaisir et du pacte conjugal, d’autre part, sinon en adoptant le regard neutre et prétendument objectif du savant ?

Mais la psychanalyse va marquer la défaite du discours positiviste sur les perversions. Alors que Krafft-Ebing énumérait scrupuleusement les cas cliniques de pervers sans souci d’unité, Freud va opérer une psychogenèse des perversions. Pour Freud, la perversion est caractérisée par une subordination de l’orgasme à d’autres objets sexuels (homosexualité, pédophilie, bestialité), à d’autres zones corporelles (coït anal hétérosexuel) ou à certaines conditions extra-génitales (fétichisme, travestisme, voyeurisme et exhibitionnisme, sado-masochisme). A l’instar de ses contemporains, Freud met l’accent sur l’atypie dans l’obtention du plaisir sexuel. Mais le grand apport de Freud tient dans le fait qu’il considère la perversion comme une étape de la sexualité « normale », précisément la sexualité infantile, « perverse polymorphe » : « ... la disposition à la perversion n’est pas quelque chose de rare et de particulier, mais est une partie de la constitution dite normale. » (Freud, Trois Essais sur la sexualité, 1905). Alors que ses prédécesseurs réduisent la perversion à un épiphénomène exceptionnel, Freud souligne le rôle structurel de la perversion dans le développement de la sexualité.

La perversion n’en a pas moins continué d’agir comme un concept repoussoir : l’asile d’aliénés succède au bûcher et à la Bastille, pour contenir la société d’une éventuelle contagion libertaire. En présentant la perversion comme un « moment » du sexuel et en révélant le trésor psychopathologique qui sommeille dans la vie quotidienne, la psychanalyse pointe les limites d’une définition congénitale de la folie, qui inscrivait le pervers dans une altérité rassurante.

N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal dans l’appropriation médicale des perversions, en ce sens que le discours - la typologie n’épargne aucun détail des bizarreries sexuelles - vient amender un dispositif pénal ou une disposition morale qui a tout intérêt à vider les perversions de leur force subversive ? L’emploi fréquent du latin, dans lequel sont rédigés alors la plupart des traités médicaux, n’est pas sans rappeler les manuels de confession à l’usage des prêtres, qui décrivaient non sans complaisance les péchés les plus "salaces". L’écriture des perversions prend des allures de « pornographie légitimée par le latin », pour reprendre l’expression de G. Lanteri-Laura. Car enfin, comment la théologie et la médecine auraient-elles pu se passer de « nommer » les perversions ? Le discours sur les perversions, intentionnellement ou non, neutralise la propension des perversions à se constituer en champ autonome, littéralement "hors-la-loi".

Le regard porté sur les perversions les maintient à distance du « normal » : la perversion relève alors soit du grotesque (le pervers se distingue par le ridicule, et il est plus à plaindre qu’à blâmer), soit du monstrueux (le pervers fait figure de spécimen d’inhumanité et encourt une sanction morale et pénale). Aussi les pratiques criminelles (zoophilie, vampirisme, pédophilie, tortures sadiques...) voisinent-elles avec des comportements qui suscitent au mieux le rire (fétichismes en tout genre) et au pire une réprobation de principe (homosexualité). Qu’elle soit considérée comme monstrueuse ou simplement grotesque, c’est par l’horreur ou le rire que l’on tient à distance la puissance séductrice de la perversion.

L’inquiétante étrangeté

Jusque dans le succès mondain de l’écrivain Sacher-Masoch, la dénégation fonctionne d’autant mieux que le public reconnaît l’aspect admirable de l’œuvre d’art. La dimension proprement perverse se perd dans l’image et la représentation, qui relèvent définitivement d’un autre monde : celui de l’Art. Le succès de Sacher-Masoch ou la reconnaissance, plus tardive, de Sade, écrivains qui ont donné leur nom à deux concepts opératoires (le sadisme et le masochisme), tient dans cette dynamique du reconnaître pour mieux dénier.

La littérature va tenter, surtout dans la seconde moitié du XXème siècle, de se réapproprier une parole trop longtemps « confisquée » par le discours médical, en lui opposant un contre-discours. Des auteurs comme G. Deleuze, M. Foucault, G. Bataille ou encore P. Klossowski ne peuvent aborder la problématique du corps et de la part maudite en contournant la perversion.

Il s’agit alors de se réapproprier l’œuvre de Sade, celui par qui, selon G. Deleuze, « les perversions furent nommées » : abréaction légitime à une trop longue compromission de l’écriture des perversions avec l’ordre, cette quête d’un savoir neuf, dégagé de tout « interdit » de représentation, se prévaut d’une transparence inédite, dans la certitude que la perversion bute toujours sur la représentation. Non qu’elle soit indicible ou innommable, mais la représentation ou le discours sur les perversions se heurte à un regard qui ne veut pas voir ; un regard qui conjure la force subversive de la perversion d’autant mieux qu’il présume l’illusion, ouvertement séductrice, dont procède cette représentation, dans le cadre d’une œuvre d’art par exemple.

La monstruosité a toujours un aspect spectaculaire, pour ne pas dire mythique : elle se prête aussi bien au spectacle (les freaks font les belles heures du Cirque) qu’au récit. L’allégorie et le divertissement sont seuls à même de donner un sens « acceptable » à la perversion : l’altérité est garantie et conjurée par l’image. Le discours savant et le jargon ne procèdent pas autrement, en faisant entrer la perversion dans un champ qui, s’il n’est pas celui de la représentation sublimée, appelle toujours une restriction du sens. Le pervers, dont il faut au moins un néologisme (nouveau logos) pour rendre compte de l’acte « inqualifiable », est irrémédiablement déconnecté du mainstream. Quand il ne relève pas de l’anglicisme pour happy few - si les furries fantasment sur les peluches, les fervent préfèrent les LSD (Left Shoulder Articulation : les amputés du bras gauche), quand d’autres ne jurent que par le splosh (utilisation érotique de nourritures liquides ou semi-liquides) -, une étymologie scrupuleuse est appelée à qualifier le sexe bizarre : sur l’Internet se côtoient les forniphiles (adeptes du mobilier humain à usage sexuel), les symphorophiles (qui tirent plaisir des accidents, des explosions), les hypergraviphiles (attirés par les femmes enceintes) et les autonepiophiles (excités par le fait de jouer au bébé).

L’Internet a rendu possible le livre d’Agnès Giard (Le Sexe bizarre, 2004) qui recense un érotisme atypique. La transparence de l’information, qui laisse présumer du caractère illimité de ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler les nouvelles pratiques érotiques, rend la charge « virale » des perversions moindre. La perversion est présentée comme un loisir inoffensif et participe d’une idéologie de la « différence » d’où elle tire un certain prestige, là où elle perd cependant de sa charge érotique et subversive.

 


Axelle Felgine

Co-fondatrice des éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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