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Le mardi 10 janvier 2006
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L’Aveu par Helena de Angelis,
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À vous qui croyiez si bien me connaître, je tiens à m’expliquer. La véritable origine de mon existence, soit comment je fus sacrée sainte malgré moi, relève de l’hérésie. Tout commença en Bithynie, vers 247, à Drépane exactement, où je naquis d’un garçon d’écurie et d’une femme pauvre. De cette enfance maigre, j’ai gardé l’odeur de l’inaccessible vendu à la criée, le ventre noué, précaire. Ma beauté, immense injustice naturelle, me guida sans détour sur l’oreiller du tribun Constance qui céda envoûté à mes ténèbres, et dont j’obtins la servilité complète à l’expulsion du fils adoré que je lui offris : Constantin le Grand. Ce fils, mon fils, miction d’intelligence et de virilité, fut ma plus grande création, le centre de tous mes désirs ; ce fut également lui la première cause de ma perte, mais de ça l’histoire n’a manifestement pas souhaité se souvenir, préférant imaginer qu’il fut l’instigateur de ma dilection christique, une pure aberration. Ma vie entière je le suivis esclave, mère amoureuse épiant l’ombre de ses espoirs célestes, tentant de l’extirper de ce que je qualifiais déjà d’obscurantisme. Finançant complots et rémunérant espions dans le seul but de lui faire définitivement uriner sa doctrine, toutes ces années m’épuisèrent. Ridée avant l’âge, j’échappai toutefois à l’indigence grâce à l’extraordinaire débile qui m’avait bienheureusement dans les hanches et qui m’octroyait de bonne grâce quelque bourse bien méritée, moi, infidèle épouse adorée. J’étais déjà dans la force de l’âge lorsque je partis théoriquement pour honorer les lieux sanctifiés par le divin Sauveur. Dès mon arrivée à Jérusalem, je me mis à courir par monts et par vaux sur les traces de ma descendance, fils bien-aimé homme adoré, haletante et désespérée au constat de l’ampleur de sa soumission dévote ; mais certains voulurent voir dans ce vagabondage une grande introspection, de la ferveur même, un désir brûlant de trouver une sombre croix à laquelle je n’avais en vérité jamais songé. Quant à ces chiffons destinés à masquer mon identité de princesse, ainsi que ce vieux bâton sur lequel je fis mine de m’appuyer, voilà qui constitua certainement ma plus grande marque de sainteté. Affligée, je noyais mon chagrin dans une ingurgitation massive de poivrons grillés et poissons crus en bonne baleine abandonnée, meurtrie. J’eus pu payer pour rentrer séance tenante à Rome, mais abandonner mon enfant me dilacérait outre gouffre, coupée en deux sans mon amant merveilleux, incestueux, mon fils. C’est là que la chance me sourit, si toutefois je puis m’exprimer ainsi, un soir que je sortais une fiasque de vin frais sous le manteau, explosée de friture, déjà cuite. Faisant suite à une énième dispute où mon fils me commanda de cesser de le persécuter, je me trouvai soudain face à une bande de païens affairés à terrasser le sépulcre pour élever un temple profane. Je m’empressai de féliciter ces hommes qui m’apparurent comme des alliés ; je les revis d’ailleurs, principalement pour l’orgie à laquelle nous nous livrions clandestinement dans la crypte et qui, à elle seule, valait le déplacement jusque dans ce trou incurvé sur la croûte terrestre d’où émanait un pet du fond des affres des plus catastrophiquement contagieux, Palestine. Le temple achevé ronflait d’une superbe opacité humaine, gaieté sale et crapuleuse aux yeux de mon fils qui, dès qu’il apprit la nouvelle, me convoqua, sévère. J’eus beau jurer mensonge de peur de le voir me tordre le coup, le fou fracassa d’un seul ordre l’espace de l’inconcevable malgré mes supplications et lorsque l’on fut rendus à la terre vive, il creusa de ses propres mains, mettre à jour une grotte, dit-il. Dans cette salacité perdue, gravats de mucus sans discussion possible, il trouva trois débris de chantier qui selon lui n’étaient rien de moins que des Croix griffées Jésus ; le pire consista cependant à devoir m’afficher aux yeux de tous, sans un mot, complice de sa saleté christique, nonobstant l’énormité de son délire, n’ayant que mes larmes pour laver la honte de cette mascarade. J’apparus dès lors, aux yeux de la multitude crasse, plus pieuse encore, au sein de ce territoire infâmé, spécifiquement sculpté pour accueillir l’homme dans sa chute, Jérusalem. Aussi l’histoire se souvient-elle encore de moi comme de la grande héroïne de cette extra-ordinaire aventure, et pas du tout de ce tombeau ouvert puant de charlatanisme. Pas un livre sacré retraçant la vérité d’une pauvre vieille tyrannisée par un fœtus entourloupe, expulsé en progéniture indigne, quand bien même phalliquement doté, copulant au péché d’origine, cadeau turgescence pour sa mère sainte. Subsistait cependant une obscurité : comment distinguer parmi ces croix celle qui incarnait réellement la crucifixion du Sauveur ? Ne voyant comment il allait se dépatouiller avec ses petits bouts de bois, je pouffai. Il m’ordonna de le suivre, furieux. J’eus beau résister, je fus toutefois contrainte de l’accompagner sans même savoir quels étaient ses plans, craignant le pire puisque au fil des ruelles croisées noires, je dus avancer parée de ces atours de princesse que je n’avais revêtus depuis des lustres et dans lesquels j’étais sur le point de craquer les coutures, tandis que mon noble empereur de fils se tapissait sous des haillons de pèlerin, petit voleur. Dis-moi où tu m’emmènes où je crie ! Bâton en main, je fus si prête à le rouer de coup qu’il cracha le morceau : Chez l’évêque, espèce d’infidèle ! Je te jure que tu finiras par te plier aux volontés de notre Seigneur ! Je voulus lui assener une gifle, mais le vilain me retint le bras en me maintenant ferme auprès de lui tout en m’enfonçant une langue immense dans la bouche, prêt à me prendre sur l’instant ; il se retint néanmoins, me punissant in extremis : C’est toi qui va lui demander conseil, insista-t-il, tu entends, païenne ? Je resterai à tes côtés, mais la route n’est pas sûre, il vaut mieux cette fois que tu sois l’objet de toutes les attentions, je crains pour ma sécurité sans la protection de mon armée. Aurais-tu oublié que je suis empereur ? L’évêque nous reçut avec toutes les civilités dues aux tartufes de son espèce, je m’en battais les flancs mais craignant pour ma vie, je jouai allègrement les pieuses, ce qui fit son effet. À genoux, ma jupe n’y résista pas, la faute aux pois chiches et autres enfilades de loukoums, désormais intoxiquée. Excédée, je fis mine de marmonner quelques prières en boucle : in nomine patris... et cætera, que je poursuivis méditative, les yeux fermés dans un mmm inspiré, susurré à voix basse faute d’en ignorer les paroles, feignant cependant une plus grande introspection encore, ce qui acheva de le convaincre. Ensuite, le vieillard me pria d’apporter les morceaux de croix chez une vieillarde qui n’habitait qu’à quelques pas de là, condamnée depuis longtemps à une constipation de la vie, incurable. Elle gisait alitée sous le joug de l’agonie, hâve et miséreuse. On lui fit péniblement toucher successivement chacune des trois croix ; les deux premières ne produisirent aucun effet ; en revanche, dès qu’on eut approché la troisième et qu’elle la tint entre ses mains, la malade, violemment échardée, fut évidemment soulevée de douleur. Voilà comment je fus sacrée sainte alors que je n’y étais pour rien, car la satanée fut simplement blessée et non guérie au contact d’une croix comme tous ces crétins de paysans ainsi que mon idiot de fils voulurent bien le croire. Il nous aurait fallu ne serait-ce que quelques instants de plus pour constater que le sursaut momentané avait de nouveau fait place à la léthargie la plus plate. Mais il n’y eut jamais rien à faire contre ceux qui ne veulent pas voir. Le sursaut se devait donc d’être extatique. Il fut ensuite colporté que je pris une partie de l’immonde croix pour la porter à mon fils, alors qu’il n’eut ô grand jamais besoin de moi pour s’en emparer de son propre chef, et qu’ayant soi-disant enfermé l’autre partie dans une châsse d’argent, je la remis entre les mains de l’évêque de Jérusalem. Mes forces me quittaient une par une pour lutter contre toute forme de médisances et autres élucubrations abracadabrantes foisonnant sur mon compte, moi, désormais auréolée pour l’éternité. C’est en tout cas en mémoire de cet événement dont personne ne comprit jamais le véritable sens que l’Eglise célèbre encore à ce jour, le trois mai de chaque année, la fête de l’invention de la Sainte Croix. Absurdité ou extravagance, on ne saura jamais. Outre l’Eglise construite à grande flamme sur le Saint-Sépulcre, il paraît que j’en fis bâtir deux autres, rien que ça, en dépit de mon contre. L’une à l’endroit où le Sauveur grimpa au ciel et l’autre à Bethléem où il vint au monde. Ce qui fut omis concernant ce petit épisode, si je puis remettre le monde à l’endroit, c’est que refusant de périr nue comme un ver sur la place publique, à coups de pierres de surcroît, je préférais dépenser pour deux églises l’équivalent de ce qui aurait pu sauver de la faim un nombre inconsidéré de larmoyants affamés, dans le seul but de nourrir les singeries d’un fils ignare accompagné de sa cohorte d’imbéciles. La piété de ce crétin que je refuse dorénavant d’appeler mon fils ne se borna point là ; il me fit un ignoble chantage afin que j’aille répandre mes présumés bienfaits partout, pour le bonheur de propager la doctrine, sans quoi il révélerait l’existence de mes amants à mon époux et refuserait de copuler avec moi. Ainsi, de peur de perdre son odeur et à la simple idée de me trouver répudiée, sans un sou et trop vieille ne serait-ce que pour envisager l’hospitalité dans un quelconque harem , ses désirs devinrent des ordres. Monsieur se prélassa donc de jouir de la bonne réputation que sa mère dévote lui prodigua un couteau sous la gorge, pendant qu’il se réservait aux délices d’une vie d’empereur face à pléthore de danseuses radieuses, ondulantes et lascives lors d’agapes bourdonnantes d’esclaves chargés d’abondance. Pendant ce temps, j’errais comme une âme en peine dans les rues de cette cité maudite, contrainte à vie de soulager par d’abondantes aumônes, pauvres, veuves et orphelins connus ni de moi, ni d’Adam ni d’Ève que je n’aimais en aucune façon et dont je ne pus jamais supporter l’existence, ne fusse qu’un seul instant, bien qu’ils furent les seuls témoins aveugles de ce grand imbroglio. Je conservais cependant un bien des plus précieux : le corps viril de mon fils qui, régulièrement, m’exprimait sa gratitude. Seule la mort me sauva de cet inextricable mensonge, en 328, lors de mon retour à Rome où je mourus enfin, à plus de quatre-vingt-dix ans, consolée de mérites devant dieu et devant les hommes, amen. Évidemment, mes cendres sous l’autel de l’église Sainte Marie Majeure furent celles d’une pauvre paysanne, et pendant qu’on me crut morte et enterrée et que je fus pleurée en tant que sainte que je ne fus jamais, je me prélassais à l’ombre des oliviers, en Grèce, sous une nouvelle identité, me délectant de mon complot et profitant d’une retraite légitime, le temps que vous parvienne ce parchemin rédigé à Cnossos pour tout rétablissement de vérité. Mes vieux jours se multiplièrent jusqu’à enterrer mes proches. Puis je m’endormis à mon tour, délaissant toute forme de résistance pour me réveiller dans la peau d’une jeune femme en pleurs sous la foudre paternelle, bâton dressé, menace fulminante. J’avançais autarcique en guenilles, laissant croupir héritage, noblesse et patronyme, ne voulant être ni l’esclave de mes besoins ni de mes désirs, vivant nue à même l’air, cheveux déliés, un drap de crasse pour seul habit et pas même le luxe d’un prénom. J’étais, sous le souffle des messes basses, étrange mais brave, caressant les malades dont je léchais le pourtour des blessures sans aucune répugnance ; et la nuit, en hiver, je me couchais serrée contre les pauvres, leur prêtant humblement l’aide muette que les animaux se prêtent la nuit les uns aux autres sans négocier, moi lovée sans préférence contre ceux qui s’approchaient de moi. Il suffisait pour cela que ce fussent des hommes. Voilà tout. Puis, je ne sais quand je mourus ni comment. Je sais seulement que j’étais peu loquace et que je n’eus jamais honte de rien. À aucun moment on ne me vit m’abaisser à me battre pour un os, et bien que fouillant aux mêmes tas d’ordures, chiens et requins semblaient me tenir en respect. Certes, certains villageois imaginèrent des histoires, persuadés que si j’eus été lancinée par la faim, je me serais battue crocs plantés, comme eux. Mais non. J’errais au port, inoffensive, rôdant autour des poubelles débordantes, à l’affût des restes des équipages. On raconta qu’un jour, éreintée de trop de vie et renonçant à tendre mon propre bras pour mendier, je cessai également de fouiller dans l’espoir de carcasses à ronger et l’on me trouva, un beau matin, desséchée par la faim.
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