Ecriture des perversions (III)

par Valérian Lallement,    

 

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Le solécisme

Envisager une « écriture(s) des perversions » revient à envisager la manière dont peut se formuler le phantasme pervers.On suppose qu’il est une expérience initiale, qui forme la matière du phantasme. Expérience silencieuse qui pourtant contraint le sujet à la narration. C’est d’abord la manifestation paradoxale du phantasme qui produit le conflit et qui conduit le narrateur à une impasse - celle de l’énoncé du silence :

Si la parole exprime des choses que vous jugez ignobles du seul fait qu’elles sont exprimées, ces choses demeurent nobles dans le silence : il n’est que de les accomplir [...] et si la parole n’est noble qu’autant qu’elle exprime ce qui est, elle sacrifie la noblesse de l’être aux choses qui n’existent que dans le silence ; or ces choses cessent d’exister dès qu’elles prennent la parole [...] vouloir connaître des choses obscènes n’est jamais autre chose que le fait de connaître que ces choses sont dans le silence [...] Quant à connaître l’obscène, c’est ne rien connaître du tout. [P. Klossowski, Les Lois de l’hospitalité, op. cit., p. 172.]

Formuler le phantasme revient non pas à en dire la matière (quid ?) mais sa nature (« silence », « rien »). En ce sens, l’écriture des perversions répond à une exigence de la modernité, elle met l’accent sur le geste créateur du discours (le geste du phantasme, le geste pervers) et non sur le message véhiculé. Dans cette mesure, il existe un rapport entre le geste pervers et le geste scripturaire. Le geste pervers et celui d’une écriture des perversions s’accomplissent sur le mode de la transgression - des lois sociales, morales ou naturelles ou des lois du code des signes quotidiens qui répondent à la fois à des exigences d’ordre esthétique et d’ordre pratique. Ainsi se dessine un système d’équivalence entre, d’une part, la loi et le code des signes quotidiens, et d’autre part, la perversion et l’écriture des perversions - soit le phantasme et le signe unique. En ce sens, l’écriture des perversions est à entendre dans une large mesure comme médium du phantasme. La perspective dont il est question répond aux exigences de la modernité, elle met en jeu les catégories de la mutilation, de la discontinuité, de l’explosion et de l’éclatement, catégories qui conditionnent le regard esthétique moderne. Et la question moderne est bien celle de savoir comment rendre compte, dans un langage qui s’oppose à ces catégories, de l’objet mutilé. L’écriture des perversions concentrerait en elle les exigences et les interrogations de la modernité.

La mutilation, la discontinuité, l’explosion, l’éclatement sont des catégories du langage impulsionnel - langage non médiatisé du phantasme. C’est donc la nature réductrice de la médiatisation dans le langage des signes quotidiens qui est problématique :

[...] le corps veut se faire comprendre par l’intermédiaire d’un langage de signes fallacieusement déchiffrés par la conscience : celle-ci constitue ce code de signes qui inverse, falsifie, filtre ce qui s’exprime à travers ce corps, [1]

mais c’est surtout la nature de l’expérience à médiatiser qui fait problème. Cette expérience « laisse une trace d’intensité dans le cerveau qui la peut réactualiser désormais en tant que jouissance (de ré-excitation) par l’acte de se la représenter » [2]. L’expérience à communiquer ne laisse pas dans la conscience une trace mnésique mais une trace d’intensité. C’est ainsi que la contrainte du phantasme, « l’immobile circuit », substitue le signe unique au code des signes quotidiens - le signe valant pour les fluctuations de l’intensité. La formulation du phantasme nécessite que l’expérience qui lui a donné lieu change de nature :

L’expérience initiale qui en était l’objet, avant qu’elle pût se développer de la sorte dans l’expression, devait dépouiller tout ce qui la faisait retentir dans les régions sensibles de mon être et quitter son caractère empirique, les conditions mêmes qui l’avaient rendue possible dans l’existence, et enfin passer dans une dimension, mais la plus réduite [...] en vertu d’un stratagème singulier qui ne m’est apparu qu’après la troisième variation sur ce thème. [3]

Le phantasme, pour se signifier, donne lieu à une transcription de l’expérience initiale - qui n’est qu’intensité - en un langage qui répond à l’ordre empirique : le langage des affects. En retour, l’écriture des perversions dépouille cette expérience des affects qui la manifestent dans l’être qui expérimente - « retrancher de la mémoire, le souvenir, le capital du cœur et des sens » [4]. Il faut que le narrateur se détache, par le langage et pour que le langage advienne, de l’individualité qui a expérimenté le phantasme. L’écriture des perversions se fonde sur l’oubli de la mémoire consciente au profit d’une remémoration pulsionnelle. La syntaxe du phantasme, fondée sur la négation des catégories du discours (mémoire, contradiction, succession temporelle et syntagmatique), élabore un système d’équivalence où le signe se partage entre la description de l’expérience initiale et sa formulation sous forme de chutes et de hausses d’intensité. Le passage de l’intensité du phantasme au récit (la description), puisqu’il se fait par l’intermédiaire du signe (le nom) permet un système d’équivalence qui fait échapper la formulation de l’intensité (du phantasme) à la linéarité d’une succession de gestes restreints au code des signes quotidiens.

On le comprend aisément, le problème majeur que rencontre la formulation du phantasme dans une écriture des perversions est celui de l’impossibilité de la communication et de l’obscurité qui en résulte.

Le geste de l’écriture des perversions est un geste paradoxal : il n’a rien à transmettre que l’intransmissible jouissance. Considérer l’écriture au regard de la perversion revient à considérer le rapport du geste à sa communication. La communication suppose une transmission sur le mode de la filiation, elle suppose la verticalité d’une hiérarchie (par exemple un sujet sait quelque chose qu’il formule et transmet à un sujet qui ne sait pas). Entre les deux termes de la communication se dessine l’alternative avoir/n’avoir pas, et le geste de communiquer est destiné à combler ce vide. Or, une des visées de l’écriture des perversions est de faire figurer le manque dans le texte et de le désavouer simultanément. L’alternative en avoir ou pas (dans laquelle le manque peut être comblé par le geste de communiquer) se diffracte en en avoir et n’en avoir pas (ou le manque ne peut être comblé puisqu’il ne figure que sous une forme désavouée). Ainsi, la formulation du phantasme dans l’écriture des perversions ne se reconnaît pas dans l’acte de communiquer (modèle de la filiation suivant l’axe vertical) mais s’effectue sur le mode de la transmission en suivant l’axe horizontal du dédoublement - c’est le sens de la figure privilégiée de l’écriture des perversions qu’est la tautologie.

Aussi bien, l’écriture des perversions est un simulacre de l’acte de communiquer. On pourrait dire qu’elle agit dans l’ordre du langage comme la sodomie (perversion centrale chez Sade) dans l’ordre de la chair : « [...] tout en étant le simulacre de l’acte de génération, il en est la dérision » [5]. La transmission - la communication - dans la sodomie est remise en question. Une écriture qui agit sur ce mode s’oppose à la communication : « Le besoin de se reproduire et de se perpétuer qui agit en chaque individu correspond au besoin de se reproduire et de se perpétuer par le langage » [6]. Le problème de filiation est un problème central de la perversion. Le pervers, par son déni, ne reconnaît pas la différence des sexes et, ce faisant, se situe hors de tout lignage :

Fils de personne (identification au père défectueuse), le créateur (pervers) ne saurait être le père d’une œuvre authentique. L’identité qu’il se conférera sera obligatoirement usurpée, puisque fondée sur la négation de son appartenance à une lignée. [7]


[1] Cf. Pierre Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, Mercure de France, 1969, p.52.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Les Lois de l’hospitalité, op. cit., 333.

[5] « Le philosophe scélérat », op. cit., p. 488.

[6] Ibid.

[7] Jeanine Chasseguenet-Smirgel, Ethique et esthétique de la perversion, Seyssel, ChampVallon, 1984, p. 164.

 



Valérian Lallement

Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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