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Ecriture des perversions (II) par Valérian Lallement,
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L’écriture des perversions est le signe d’une expérience incommunicable qui se veut communiquer par la mise en question de l’usage régulier du langage. Ce qu’elle tente de communiquer ne se peut à partir d’un sujet qui parle : « Le verbe établit la durée du sujet pensant par la fiction du pronom personnel [...] » [1]. Toute la Postface est écrite en italique.. Cette expérience ne se traduit pas en terme de contenu mais comme l’image problématique d’une relation entre l’expérience - en tant qu’elle a eu lieu - et sa formulation. Quelle sera la position du critique face à un texte qui, en somme, ne dit rien ? Le sujet du texte et le critique sont d’ordinaire liés par une double détermination : « Toute identité ne repose que sur le savoir d’un pensant en dehors de nous-mêmes [...] un pensant qui consente du dehors à nous penser en tant que tel » [2]. Le discours critique, par le geste même qui le pousse à parler, fonde l’identité du texte. Inversement, fondant cette identité, il fonde la sienne propre. Qu’arrive-t-il si l’un des deux termes de la relation « s’indétermine » ? L’écriture des perversions consomme la rupture de la relation entre les deux termes, relation qui ne s’est pu élaborer que sur la confiance excessive accordée aux mots. De la reconnaissance de cette rupture, « rien ne nous préserve sinon les mots dont nous avons pris l’habitude, sinon les signes qui se sont imposés à nous à partir de notre désignation propre, soit nous-mêmes ». [3] Le problème du geste critique tient donc à la position critique au sein du langage. Le critique répond, lorsqu’il parle et lorsqu’il pense, de la fiction du pronom personnel. Or la relation entre critique et texte que nécessite l’écriture des perversions est précisément fondée sur la reconnaissance de cette fiction. Quand bien même cette reconnaissance aurait lieu, l’écriture des perversions demeure problématique dès lors qu’elle entre dans la relation critique. En effet, même si le critique, sur le mode de l’attraction, se soumet à l’emprise du phantasme pervers - le « signe » dit Klossowski - il n’est jamais acquis qu’il entre dans l’entente du phantasme pervers que l’écriture tente de formuler. Dans ce cas, le critique répond au texte pervers en s’exprimant par son propre signe, étranger au texte : S’ils ne parlaient chacun que par leur signe unique, il apparaîtrait que seule la cohérence de la pensée dans le signe unique donne lieu à pareil dialogue de sourds. Comment ? Pour autant que l’un et l’autre ne parleraient chacun que de sa propre cohérence, que de sa propre pensée, que de son propre signe, unique pour chacun : et certes, chacun est cohérent à ce degré de la pensée, mais cesse de l’être sitôt que, sous la contrainte du signe [...] chacun ne voit dans l’autre que l’incohérence du monde et retombe par rapport au monde dans sa propre incohérence que tous deux établissent dans l’impossibilité de s’entendre sur le signe unique, soit d’étendre l’un à l’autre la même contrainte. [4] La relation du critique au texte pervers achoppe de deux manières. D’abord, le phantasme pervers que le texte tente de formuler ne peut se réduire au langage objectif du critique, et ce que celui-ci en saisirait ne répondrait qu’à une exigence de compréhension, quant l’exigence du phantasme est de l’ordre de la contrainte. D’autre part, le phantasme ne peut non plus communiquer sur le mode du signe unique entre deux individualités. Le signe vaut pour lui-même, mais devient incohérent dès qu’il est exprimé. *** Outre le vide qui marque la relation du critique au texte pervers, vide qui provient de la matière incommunicable du phantasme pervers, il existe, au sein de cette relation, des modalités qui remettent en cause la méthode critique mais qui, ce faisant, permettent au critique une avancée plus profonde dans le texte. Position paradoxale et incertaine qui constitue le sujet de lecture des perversions. Le langage critique répond en son fondement aux normes qui fondent la société. Le critique parle le langage de la morale - par opposition à la poésie [5] qui s’élabore dans la périphérie silencieuse de la transgression. Ainsi, l’investigation critique qui envisage le texte pervers manifeste avant tout le heurt de deux langages qui s’excluent mutuellement, l’un sur le mode du rejet et l’autre sur le mode de la transgression : [...] le discours du pervers, du fait même qu’il invoque l’adhésion du sens commun, reste un sophisme dans la mesure où l’on ne sort pas du concept de la raison normative. La persuasion ne peut s’effectuer que si l’interlocuteur en lui-même est à son tour amené à rejeter les normes. [6] Ce n’est point par des arguments que le pervers peut espérer obtenir l’adhésion, mais par la « complicité Cette complicité s’élabore en premier dans le geste du critique « amené à rejeter les normes », c’est-à-dire à rejeter le fondement du langage dont il use. Cette sortie hors de son langage propre équivaut à une entrée dans l’univers du langage pervers - tout au moins en constitue-t-il la condition. Le critique est donc amené à faire sien un mode de compréhension qui ne se fonde pas sur l’entendement, « ceux qui se savent complices dans l’aberration n’ont besoin d’aucun argument pour s’entendre » [7]. La complicité qui lie le critique au texte pervers s’actualise lorsque le critique entre dans le cercle de l’attraction/répulsion - avec ce que ceci comporte de transgressif par rapport à sa position : [...] pour que la complicité avec le pervers puisse seulement naître dans l’interlocuteur normal, il faut [...] que celui-ci se désintègre en tant qu’individu « normal » ; il ne peut se désintégrer que par un sursaut d’impulsions ou de répulsions que la parole du pervers suscite en lui. [8] On le voit, le cercle de l’attraction/répulsion revêt une fonction ambiguë dans la relation du critique au texte. Il lie et délie, en un même mouvement, le critique et le texte pervers. Il délie le critique du texte en tant qu’il remet en cause sa position critique. Il le lie à la perversion en tant qu’il le fait entrer dans la complicité du texte. La complicité du geste critique se traduit dans l’attitude contradictoire de celui-ci face au texte pervers, attitude qui fonde la difficulté critique : à quoi donc le pervers pourrait-il reconnaître une complicité chez un interlocuteur « normal ». À ce geste même que, dans la généralité du geste, un sujet fait contradictoirement à ce qu’il dit. [9] On va voir l’importance et les implications de ce geste, que Pierre Klossowski, après Quintilien, nomme « solécisme ». Le solécisme du geste critique fait coïncider simultanément les dimensions de l’attraction (invisible) et de la répulsion (visible). La perspective critique s’inverse de la sorte : le geste qui doit expliquer le texte, le comprendre et le restituer, se trahit en s’explicitant involontairement dans le solécisme. Le critique, « qui rejette le sophisme du pervers » (répulsion), ne « peut faire ce geste de dénégation et de défense autrement qu’en avouant du même coup sa propre singularité » (attraction). Ainsi, la répulsion du critique face au texte pervers ne serait que le signe d’une attraction d’autant plus obscure. [1] Cf. P. Klossowski, Les Lois de l’hospitalité, Gallimard,« Le Chemin », 1965, p. 337. [2] Ibid. [3] Ibid. [4] Ibid. [5] Telle que la conçoit Bataille, par exemple, comme équivalent, dans l’ordre du langage, de la perversion. [6] Cf. « Le Philosophe scélérat », in Sade, Voyages d’Italie, Tchou éditeur, 1967, p. 491. [7] Ibid. [8] Ibid. [9] Ibid.
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Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.
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