Ecriture des perversions (I)

par Valérian Lallement,    

 

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Les perversions sont un moyen rusé du corps pour accéder à la parole... Les actualisations sous la forme de l’acte pervers des processus psychiques qui fondent les perversions sont envisageables dans l’ordre du langage. On pourrait montrer comment, tout en conservant sa souveraineté qui est sa nature, l’œuvre littéraire peut non seulement être élucidée à la lumière de la perversion, mais aussi comment cette liaison particulière permet à l’œuvre d’émerger.[en médaillon, Pierre Klossowski, photo DR].

A la proposition : l’œuvre littéraire est l’œuvre d’un pervers, qui n’est acceptable ni pour le sens commun, ni pour la littérature, on substituera : la perversion fait la souveraineté de l’œuvre littéraire ; au préjugé être/n’être pas, l’alternative du faire/défaire. L’association entre « écriture(s) » et « perversions », si elle peut heurter, n’en dévoile pas moins une dimension capitale de la littérature.

La dimension du faire/défaire est le lieu propice de la réunion de l’écriture et de la perversion : « [...] nous pouvons considérer l’accroissement de l’entropie comme un processus directement proportionnel à l’accroissement de la jouissance. La jouissance est la mesure la plus probable du désordre psychique » [1]. ... et littéraire. En d’autres termes, la dimension du faire/défaire permet de se demander comment une œuvre s’édifie sur ce qui doit la saper...

Pour Roland Barthes, le langage qui parle en nous est le langage de la morale ; pour Georges Bataille, le discours comme la pensée ne sont seulement pas possible sans l’existence d’un interdit ; pour Pierre Klossowski, nous usons d’une code de signes quotidiens qui, en retour, nous maintient artificiellement dans la position stable du sujet.

A ces catégories du langage institutionnel, chacun oppose une forme d’écriture dont la vertu serait d’entrer en conflit avec l’institution : Barthes parle d’une écriture de la jouissance, Bataille entend la poésie comme un équivalent de la perversion, et Klossowski oppose au code quotidien l’écriture du signe unique - écriture obsessionnelle que j’appelle « écriture(s) des perversions ».

Voici posé un élément fondamental d’une écriture du corps - des perversions, si l’on préfère : elle se définit en premier par la brèche qu’elle ouvre au sein du langage, brèche qui est comme le signe d’une impossibilité ; impossibilité souveraine, dit Bataille, échec qui constitue proprement la poésie ; réitération d’un acte à jamais insaisissable chez Klossowski, l’écriture du corps vaut pour le déni qui fonde la perversion.

Si l’on se donne l’apparence de comprendre, même négativement - la brèche, ce que peut être une « écriture du corps », il semble pour le moins paradoxale de parler de « corps écrit ». Elaborer une écriture sur un mode conflictuel, c’est fonder, c’est en tous les cas avouer l’impossibilité du « corps écrit ». C’est envisager l’écriture du corps sous la forme d’une expérience à jamais inachevée, d’une lutte toujours recommencée entre le langage des institutions, privé de corps, et une écriture du corps qui s’élabore par cette lutte, et qui ne vaut que pendant cette lutte - tout à la fois lutte et écriture. L’impossibilité du corps écrit renvoie à l’impossible figuration du corps outragé dans le texte. Reste donc, à l’image de l’écriture sadienne, à outrager le langage - à faire figurer l’outrage sur le corps de la langue.

La position critique

L’étude historique et théorique du concept de perversion désigne l’approche des perversions comme éminemment problématique. Le langage-objet - qu’il soit juridique, psychiatrique ou psychanalytique - et le métalangage épistémologique, dans lesquels se formule le savoir sur les perversions, répondent, malgré eux, à des exigences qui les dépassent et par rapport auxquelles elles situent la perversion. Ces exigences tiennent à la relation équivoque que les perversions entretiennent, dans ces savoirs, avec l’idée de norme. Le savoir littéraire sur les perversions contourne dans une certaine mesure cet écueil. Mais qu’en est-il du discours du critique littéraire ? Dans quelle position ambiguë se trouve-t-il relativement à la norme et à la perversion lorsqu’il prend pour objet un texte fonctionnant sur le mode de la perversion ?

En premier lieu, il semble que l’attitude critique se trouve réduite, face au texte pervers, à choisir entre l’attraction ou la répulsion. L’on peut dire de la perversion, et donc de la perversion représentée dans la littérature, ce que Julia Kristeva dit de l’abject :

L’abject n’est pas un ob-jet en face de moi, que je nomme ou que j’imagine [...]. L’abject n’est pas mon corrélat qui, m’offrant un appui sur quelqu’un ou quelque chose d’autre, me permettrait d’être, plus ou moins détaché et autonome. De l’objet, l’abject n’a qu’une qualité - celle de s’opposer à je. [2]

La perversion ne peut être envisagée comme objet. La question que pose la difficulté critique est celle de savoir si le texte pervers est ou non envisageable comme objet - c’est-à-dire susceptible de maintenir, en retour, le sujet critique dans une position stable. En fait, si l’abject s’oppose, à l’instar de l’objet, au sujet, il le fait sur un mode singulier qui, pourrait-on dire, « désubjective » le sujet. Ainsi en est-il également de la perversion, qui, impliquant nécessairement le sujet critique dans le cercle de l’attraction/répulsion, limite son lieu à celui de la périphérie de son rayonnement :

L’abjection oscille entre l’évanouissement de tout sens et de toute l’humanité, brûlés comme les flammes d’un incendie, et l’extase d’un moi qui, ayant perdu son Autre et ses objets, touche, au moment précis de ce suicide, le comble de l’harmonie avec la terre promise. [3]

Le critique, partagé entre la perte du sens provoqué par son recul face au texte pervers, et sa fascination devant celui-ci, quitte le lieu propre de la critique, fondé, lui, sur la solidité de ces deux termes de la parole objective : le sujet et l’objet.

L’écriture des perversions met en scène la rencontre impossible de deux individualités : le pervers et son interlocuteur. Elle est le signe imperturbable et exhibé de ce qui, irrémédiablement, les sépare. Elle est la formulation paradoxale de ce qui n’a pas de voix pour parler et n’a pas d’oreille pour être entendue.


[1] Joël Dor, Structure et perversions, Denoël, 1987

[2] Cf. Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur, Seuil, coll. « Points », 1980, p. 9.

[3] Ibid., p. 25.

 



Valérian Lallement

Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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