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L’Atelier
Etudes : langue et littérature
Le mardi 3 janvier 2006
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Pornographie, écriture prostitutionnelle par Valérian Lallement,
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La pornographie fut nommée à partir d’un point littéraire. Rétif de La Bretonne, le pornographos pionnier, est « l’écrivain qui, en 1769, a forgé le terme même du « nom demi barbare de PORNOGRAPHE » en le calquant sur les deux mots grecs (pornê, prostituée et graphein, écrire) » (Branko Aleksić, Revue Hermaphrodite, n°8, 2003). C’est dire que la pornographie, originellement, pose le problème de la représentation du sexe et du corps dans l’écriture. La pornographie suit une double évolution historique, qui conduit du point littéraire d’où elle fut nommée - et excédée, au même moment, par Sade - jusqu’à notre modernité. Le traitement du corps par le texte produit deux expressions pornographiques contradictoires. D’une part, une pornographie représentationnelle, pour laquelle la possibilité de la représentation du sexe ne fait pas question, et qui se décline à travers la littérature érotique et s’achève dans notre « porno » marchand et spectaculaire. La préface de L’Anti-Justine, roman le plus pornographique de Rétif, dans laquelle l’écrivain s’explique sur son projet anti-sadien, donne la mesure de cette forme de pornographie : « Mon but est de faire un livre plus savoureux que [ceux de Sade], [...] où le libertinage n’ait rien de cruel pour le sexe des grâces [...], où l’amour ramené à la nature, exempt de scrupules et de préjugés, ne présente que des images riantes et voluptueuses » (Préface, L’Anti-Justine, 1798). La pornographie représentationnelle transige, métaphorise, trouve des formules pour dire le sexe (emploi d’un vocabulaire spécifique à la littérature érotique : vit, braquemart, mont de vénus, etc. ; de même que le « porno » spectaculaire comporte ses « figures » imposées). D’autre part, à cet érotisme enchanteur, rieur, et à vocation excitatoire, l’« infâme » Sade va opposer la cruauté du sexe et, dressant un catalogue de tous les vices, à la précision monstrueuse, va excéder cette forme utilitaire de représentation du sexe. Chez Sade déjà, la porno-graphie pose la question de l’indépassable inadéquation du sexe et de l’écriture. En ce sens, Sade est le véritable initiateur de la porno-graphie telle que notre modernité l’envisage : système de la cruauté (A. Artaud), érotisme (G. Bataille), écritures des perversions (P. Klossowski), pornologie (G. Deleuze), écriture prostitutionnelle (P. Guyotat) ; tandis que Rétif semble l’initiateur d’un courant de la pornographie qui couvre toute la littérature érotique jusqu’au « porno » marchand contemporain. La porno-graphie sadienne produit un questionnement de la langue au contact du sexe, c’est-à-dire provoque les transformations de la langue au contact de la pornê. La première forme de pornographie (« porno ») ne heurte que la morale, tandis que la deuxième (« porno-graphie ») s’oppose à la loi. La « porno-graphie », le « porno » et la liberté d’expressionAu sens premier, la « porno-graphie » est une écriture des corps, des sexes et de la prostitution, c’est-à-dire une histoire des relations du corps et du sexe avec le langage. Historiquement, le passage au « porno » comme transformation de l’écriture en marché des corps, des sexes et de la prostitution, témoigne à la fois de l’intégration du sexe dans le circuit des échanges et d’un contrôle exercé par le pouvoir sur le corps. En France, c’est d’ailleurs l’Etat qui est garant de cette transformation et de ce contrôle (loi du 31 décembre 1975). C’est donc l’Etat qui, sous couvert d’une libéralisation de l’écriture des corps et des sexes, produit un marché du sexe spécialisé, limité et surtaxé, dont il sera le bénéficiaire-maquereau, et qui sera garant d’une absence d’inscription et d’une surexploitation des corps et des sexes. « Porno-graphie », donc, comme écriture de la prostitution, c’est-à-dire comme écriture qui rend compte à la rigueur d’un métier, en tous cas d’une pratique historique des corps et des sexes ; « porno », comme exploration mécanisée des corps et des sexes, c’est-à-dire comme circulation des corps utilitaires, des corps machines dans le circuit des échanges. C’est le rapport de la porno-graphie et du porno avec la loi et la morale qui va donner le plus justement la mesure de l’un et de l’autre - rapport qui se synthétise contradictoirement dans la question soulevée par la liberté d’expression. La légalisation du porno vise, en intégrant et en contrôlant, à protéger les bonnes mœurs, concession faite à la morale, tandis que la porno-graphie porte atteinte aux structures mêmes de la langue : « Toucher aux tabous de la langue [...] c’est [...] aussi toucher aux tabous sociaux et historiques » (Kristeva, Sémiotique, 1969). La porno-graphie est un travail de la langue non pas seulement contradictoire, mais négatif, puisqu’il coïncide avec une destruction de la langue, qui est la condition de l’écriture : destruction de ce qui, dans la langue, résiste, guerre civile portée jusque dans sa propre bouche par l’écrivain, contre la force de récupération et d’inertie du langage. N’est-ce pas le fondement de tout discours (littéraire, idéologique) que la porno-graphie interroge ? Peut-être que la seule fin de la porno-graphie est la mise en question, jusqu’à épuisement et disparition, du langage. Métadiscours qui produit, au contact des autres discours, un questionnement, la porno-graphie est l’inscription de ce que précisément tous les autres discours évacuent, omettent, contournent, et dont l’évacuation même est la condition de possibilité. Dans cette mesure, aborder la question de la liberté d’expression en ce qui concerne la porno-graphie est un contresens. Relativement au porno, ce problème n’est qu’un simulacre servant des intérêts contradictoires. La porno-graphie est la mise en question de toute expression, et de la « liberté » de toute expression. Comment envisager la défense d’un discours qui est la négation même du discours qui le défend ? La reconnaissance par le métadiscours pornographique de la légitimité d’un discours - ici, la défense de la liberté d’expression - signifie la fin de la porno-graphie. La porno-graphie porterait atteinte aux structures de la langue, c’est-à-dire aux fondements de la loi. Le porno, autorisé, surtaxé - luxe -, n’est que la reproduction feinte de cette atteinte. Il n’y aurait alors de pornographie qu’inter-dite ? La pornologie et l’écriture prostitutionnelle Le porno, tel qu’il se manifeste dans les années de sa réglementation (1975), apparaît comme l’aboutissement de la pornographie, telle que l’a pensée Rétif de La Bretonne (XVIIIème siècle). Parallèlement à cette dernière mutation, un nouvel avatar de la porno-graphie sadienne émerge : à la dérive de la pornographie vers un porno utilitaire, notre modernité oppose une porno-graphie non représentationnelle. Cette négation de la représentation n’a rien d’une recherche formelle : elle est la condition de la pornographie en tant qu’écriture. C’est à la même époque que la littérature se réapproprie, conjointement, dans le champ théorique (G. Deleuze, « pornologie ») et dans le champ fictionnel (P. Guyotat, « écriture prostitutionnelle »), ce qui fut nommé à partir d’elle, et tire les conséquence de ce qui fut inauguré par Sade. La porno-graphie pose, à travers la langue, un problème linguistique, ontologique et philosophique. Dans cette mesure, le sexe n’est que le point limite où la langue vient se rompre et se questionner, il n’a plus vocation à exciter. C’est pourquoi l’on peut parler de porno-graphie en un sens large, le corps n’étant que l’impossible à dire qui provoque la langue à se transformer : sexe, violence, guerre, cruauté, mort, etc. Dans cette perspective, l’on peut envisager conjointement sous le nom de porno-graphie les expériences littéraires de Sade (vol, débauche, cruauté, etc.), de Lautréamont (« Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté », Les Chant de Maldoror), d’A. Artaud (le système de la cruauté conduit aux transformations de la langue), de G. Bataille (l’érotisme comme expérience des limites et de la transgression de l’être comme du langage), de P. Klossowski (la langue prenant modèle sur la structure des perversions), ou plus récemment, de P. Guyotat (le système prostitutionnel conditionne les transformations de la langue). Ces expériences ont en commun de poser le problème de la langue au contact de la matière (le corps, le sexe, etc.), avec pour objectif une matérialité de la langue. En ce sens, ce que G. Deleuze nomme « pornologie » (« la littérature pornologique se propose avant tout de mettre le langage en rapport avec sa propre limite, avec une sorte de « non-langage » (la violence qui ne parle pas, l’érotisme dont on ne parle pas) », Présentation de Sacher-Masoch, 1967) trouve son strict équivalent fictionnel dans l’« écriture prostitutionnelle » de P. Guyotat. L’écriture prostitutionnelle dévoile le compromis en quoi consiste toute représentation, et témoigne du lien non seulement de causalité, mais aussi d’identité, entre la mise en prostitution et les transformations de la langue, c’est-à-dire entre le corps et la langue. L’écriture prostitutionnelle est à la fois, et solidairement, production de langue et usage de corps : c’est l’usage des corps, c’est-à-dire la mise en prostitution, qui en constitue le gestus. L’écriture prostitutionnelle est la synthèse et l’aboutissement de toutes ces expériences littéraires qui vont de Sade à Pierre Guyotat. Elle est une écriture qui devient le lieu d’expérimentation logique de la prostitution : non pas la chose réelle, mais la transposition, dans l’écriture, de la chose réelle. Translation formelle de l’expérience prostitutionnelle sur le corps des mots, de la phrase et de la langue tout entière, l’écriture prostitutionnelle est une pornographie inter-dite, qui se dit entre les lignes - c’est-à-dire malgré l’usage de la langue telle que la loi l’autorise. Cette inter-diction a pour conséquence les transformations de la langue elle-même, transformations provoquées par l’inter-diction de la pornê. Pistes à suivre : Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch,Editions de Minuit, 1967. Pierre Guyotat, Prostitution, Gallimard, 1975. Georges Bataille, L’Erotisme, Gallimard, 1957. Pierre Klossowski, Les Lois de l’hospitalité,Gallimard, 1965.
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Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.
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