« Changer l’abstrait en concret, l’idée en geste etc. »
Jour 17 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« Changer l’abstrait en concret, l’idée en geste etc. »
« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

« Alors, le vieux mythe biblique se retourne, la confusion des langues n’est plus une punition, le sujet accède à la jouissance par la cohabitation des langages, qui travaillent côte à côte : le texte de plaisir, c’est Babel heureuse »

Roland Barthes, Le Plaisir du texte

On peut dire que tout acte de langage suppose deux phases. La première consiste dans le passage de la perception au langage, c’est la capacité de représentation. La seconde consiste dans le déploiement dialogique du langage, c’est la fonction de communication. On a vu précédemment, à travers son équivalent fictionnel , ce qu’il advient de la communication dans la langue nouvelle : communication sans destinataire, pur et infini murmure d’une langue orientée vers l’impossible narration de sa propre possibilité, verbe absolument libre qui se parle à travers un narrateur (l’enfant-poète, le putain) qui n’est plus sujet d’aucune langue et n’est plus assujettit à aucun ordre. Mais on a vu aussi que pour qu’un acte de langage se produise, pour qu’il y ait narration, récit ou texte, il faut bien qu’une expérience initiale lui ait donné lieu. Ce qui impose de faire retour sur la fonction de représenter. Si l’on considère la mise en prostitution comme l’équivalent fictionnel du fait linguistique de la communication, il faut se demander comment la représentation en est affectée. La mise en prostitution est bien la représentation de quelque chose qui s’est transformé, à la faveur de cette fonction, dans la langue nouvelle. Et le simple fait que la scène fictionnelle puisse trouver son stricte équivalent sur la scène linguistique est déjà le signe d’une modification de la fonction de représenter.

contre-discours. En dernier lieu, on peut aussi dire que toute interrogation sur la littérature porte sur les possibilités de représentation du langage : « [...] tout au long du 19ème siècle et jusqu’à nous encore - de Hölderlin à Mallarmé, à Antonin Artaud -, la littérature n’a existé dans son autonomie, ne s’est détachée de tout autre langage par une coupure profonde qu’en formant une sorte de « contre-discours », et en remontant ainsi de la fonction représentative ou signifiante du langage à cet être brut oublié depuis le 16ème siècle » . C’est là un de ses caractères élémentaires, qui ne se fixe que secondairement dans des règles (grammaire) et dans des usages (rhétorique). Si l’on veut donc comprendre comment la langue nouvelle se transforme syntaxiquement, il faut en interroger d’abord sa fonction représentatrice. Interrogation qui portera également sur les conséquences d’une lecture conditionnée par la représentation. Lecture sur laquelle plane l’ombre juridique et morale de la faute et de la punition . C’est autour de cette doctrine du jugement, et donc du sens supposé dit ou de l’acte supposé commis, que s’articule le problème de la représentation et des transformations de la langue qui lui sont inhérentes. On pourra envisager cette relation structurelle entre la représentation, la punition et les transformations de la langue à travers le mythe de Babel. Alors apparaîtra sous un nouvel éclairage la radicalisation du travail d’écriture dont la cause immédiate semblait être l’interdiction. C’est à partir de la fonction de représenter que la langue se transforme relativement à une faute que l’oeuvre ne reconnaît pas, et dont la transformation est le signe de cette non reconnaissance.

ce qui ne peut se dire doit se dire. On a supposé un irreprésentable de la langue dont les « blancs », les évitements, les déplacements seraient les symptômes. Irreprésentable où la loi jouerait un rôle paradoxal et contradictoire. Ces blancs de la langue seraient la conséquence d’une activité de la loi, c’est elle qui empêcherait, qui interdirait, qui effacerait et qui par ces combinaisons d’interdits produirait de l’irreprésentable. Mais la loi est aussi la conséquence d’un acte irreprésentable. D’un côté la loi serait produite par un acte toujours et déjà irreprésentable, de l’autre elle serait la perpétuation et la garantie de cette irreprésentabilité. C’est ce double mouvement qui explique que la loi soutienne la langue, et que cette langue, en retour, la soutienne. Dans la mesure où ce qui ne peut se représenter apparaît tout de même dans la langue à la faveur de blancs qui en sont les signes négatifs, on peut se demander s’il y a vraiment de l’irreprésentable, et si celui-ci ne tient pas plutôt à la nature même de la représentation - et à son lien congénital avec la faute. Et si c’est bien la tâche de la psychanalyse de faire advenir le plein depuis le blanc, n’est-ce pas aussi celle de la littérature d’orienter son mouvement vers cette impossibilité de la langue ? Interrogeant à travers cet empêchement la possibilité même de parler - selon ses propres lois - la littérature fait donc originellement acte de choix. Choix de parler ce qui ne se parle pas (infans), et de représenter ce qui ne se représente pas (la faute). Evacuation du possible, de ce qui se dit et qui est précisément par ce dire le signe d’une évacuation monumentale. Plutôt que de parler d’un irreprésentable, qui renverrait à la possibilité d’un savoir ésotérique à jamais dérobé que la littérature aurait pour tâche de recouvrer, on parlera de quelque chose qui résiste à l’écriture et à la représentation. La littérature fait le choix de parler exclusivement de ce qui résiste à la langue, et substitue à une mystique de la littérature un travail de la langue . A l’impératif du Tractacus de Wittgenstein (« ce dont on ne peut parler, il faut s’en taire »), la littérature substitue un autre impératif théorique qui se détermine à partir d’un lieu que l’interdit désigne : « le fait qu’un impossible doive donner lieu à une prohibition explicite prouve qu’il existe au moins un lieu où l’on parle de ce dont on ne peut parler [...] » . Cet impératif se formule ainsi : ce qui ne peut se dire doit se dire. Mais la littérature ne s’oriente pas simplement vers cet impossible à dire comme vers son objet, elle en radicalise aussi la résistance en évacuant tout ce qui peut se représenter : « Ce livre [Tombeau pour cinq cent mille soldats]est, en fait, dans son signifié, un immense cri de désespoir ; la lassitude, l’écoeurement ne sont pas des « extrémités » particulières à l’idéologie chrétienne et capitaliste, ils sont des mouvements immémoriaux et élémentaires de l’économie ; dans Tombeau, tout ce qui n’est pas marxiste est détruit : idéologie idéaliste, religion, libéralisme, anarchisme massacreur, libertinage, débauche, rétention, mais l’utopie est manifeste dans le dernier chant : arrêt de l’histoire politique et économique, recommencement à zéro de l’économie [...] » . La littérature fait le choix de la matérialité contre l’idéalisme, celui d’un système économique, linguistique et symbolique fondé sur la prostitution contre le libéralisme, le libertinage ou la débauche. A partir de ce choix théorique, de cette contrainte que la littérature se fixe, c’est l’évacuation même de la possibilité de la représentation qui se joue. En retour, les implications logiques d’un tel système produiront les transformations de la langue. Aussi bien, si l’œuvre de Pierre Guyotat est la répétition infinie de la scène matrice, on peut dire que c’est de cette impossibilité de représenter - et non plus à partir d’un irreprésentable - que la fiction se crée. Et la scène matrice apparaît sur la scène linguistique dans l’acte originel, et rendu impossible, de représenter. C’est donc toute l’histoire de la création - de la fiction, de la langue et du monde - qui se rejoue à partir de cette position théorique.

 



Valérian Lallement

Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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