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La Littérature et la loi (VI) Jour 6 - Cette fois, Introduire : situer par Valérian Lallement,
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« Et l’institution répond : « Tu n’as pas à craindre de commencer ; nous sommes tous là pour te montrer que le discours est dans l’ordre des lois ; qu’on veille depuis longtemps sur son apparition ; qu’une place lui a été faite, qui l’honore mais le désarme ; et que, s’il lui arrive d’avoir quelque pouvoir, c’est bien de nous, et de nous seulement qu’il le tient. » » Michel Foucault, L’Ordre du discours Se faire étranger dans sa propre langue, œuvrer pour sa matérialité, retrancher, ajouter, mélanger, donner par là le signe inavouable d’un manquement de cette langue, désapprendre à lire et à écrire, n’est-ce pas là la situation la plus élémentaire l’écrivain, tel qu’il se découvre censuré dans sa propre langue ? Ce travail de la langue n’est-il pas en même temps la raison la plus élémentaire d’une intervention de la loi telle qu’elle serait garante du bon usage de la langue, d’une limitation et d’une autorisation que l’œuvre provoque ? La loi serait un des termes du processus d’écriture, terme à la fois originel et final. L’œuvre se construirait comme une forteresse qui laisserait volontairement une brèche ouverte à la loi - brèche qui autoriserait, en retour, le commentaire. Si l’on veut donc commencer à lire Guyotat, il faut commencer à interroger les rapports que son œuvre entretient avec la loi. Avec toutes les formes de la loi. Forme immédiatement saisissable, et ostensible, qu’est l’interdiction - c’est-à-dire l’intervention, à la fois légitime et illégitime, de la loi dans le champ empirique du livre et dans le champ symbolique d’une œuvre de l’esprit. Forme morale et littéraire, et vague, à laquelle se lie malgré elle la critique. Forme symbolique, enfin, qui lie secrètement tous les avatars de la loi, et qui témoigne le mieux de la nécessité dans laquelle se trouve l’écrivain qui transforme la langue - c’est-à-dire qui écrit. C’est finalement, la loi qui empêche, qui obstrue, qui interdit la lecture - et, en même temps, c’est la loi qui l’autorise. La difficulté apparente à aborder l’œuvre de Pierre Guyotat est, historiquement, la conséquence d’une intervention de la loi (le ministère de l’Intérieur menace Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), puis interdit Eden, Eden, Eden (1970)), et de la radicalisation du travail d’écriture qui s’en est suivi (Prostitution, 1975). Radicalisation à laquelle Pierre Guyotat donne très tôt le change avec la publication, parallèlement à l’œuvre fictionnelle, de recueils d’entretiens, d’articles et de notes. Littérature Interdite (1972), Vivre (1984), Explications (2000). La lecture de la loi est frontale. Une partie de l’œuvre s’écrira donc frontalement, dans le langage de la loi. Dans une langue que l’on dira donc « accessible », lisible et qui véhiculera un « message ». Ce qui doit préoccuper, aidé de ces réponses frontales, sera la question transversale que pose l’œuvre à la loi - et dont l’interdiction est la réponse frontale. L’interdiction, comme le déplacement d’une œuvre jusque dans un tribunal, n’est qu’un avatar du rapport structurel de la littérature à la loi. Ce rapport de force élémentaire, qui oppose la littérature à la critique et à l’institution, trouve son équivalent dans une pratique linguistique. On peut dire aussi que cette manifestation visible et immédiate, prévu par le législateur à l’intérieur du champ social, est le plus souvent le fruit d’une erreur - et il appartient au commentaire d’en consacrer la positivité. Aussi bien, on peut dire que l’erreur que commet la loi lorsqu’elle interdit n’est pas fondamentale, mais qu’elle contient un fonds de vérité que son geste fait disparaître à la faveur des déplacements qu’il opère. La sanction, et le mobile de la sanction ne sont jamais adéquats. Ce que nous apprendra l’analyse de l’interdiction d’Eden, par exemple, c’est qu’il faut en chercher les véritables motifs non dans l’immédiate indignation de la critique à l’égard de l’institution, mais dans la pratique linguistique elle-même, qui à la fois reproduit et approfondit ce rapport de la littérature à la loi. D’une manière générale, on peut dire que la manifestation de la loi sous sa forme positive a toujours pour origine un malentendu. Malentendu qui tiendrait tout entier dans le flottement du dire et du faire - c’est-à-dire dans la possibilité, seule retenue par la loi, que le dire devienne un faire. C’est ce flottement que l’œuvre de Pierre Klossowski interroge, et qui en est comme l’origine : « Qu’en est-il de l’actualisation par l’écriture du sensible dans un acte aberrant et du rapport de cette actualisation avec l’exécution de l’acte indépendamment de sa description ? » . Problème commun à la littérature et à la loi. Pour la littérature il s’agirait de transformer le dire, la représentation, en un acte, en une matérialité qui correspondrait à l’expérience qui a donné lieu à l’acte d’écriture. La loi envisagerait seul le risque d’exécution de l’acte, auquel l’actualisation de l’acte par l’écriture donnerait lieu, par effet d’imitation ou plus profondément par une matérialité de l’écriture. Possibilité donc de l’exécution de l’acte aberrant, qui est un crime, et que la loi doit punir avant qu’il ne se produise. La loi empêcherait donc non seulement l’acte en tant qu’il est originel (le crime), mais aussi son actualisation dans l’écriture qui, le reproduisant dans sa matérialité pourrait lui donner, à nouveau, lieu.
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Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.
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