La Littérature et la loi (I)
Jour 1 - "Introduire"


par Valérian Lallement,    

 

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L’œuvre de Pierre Guyotat renvoie à la responsabilité du lecteur, du critique. Responsabilité, non du monde qui s’y trouve décrit, mais de notre propre lecture et de ses instruments - lecture coupable mais niée, et qui se manifeste symptomatiquement dans le refus, l’exclusion, l’interdiction.

Reconnaître - fût-ce en l’interdisant - la réalité de l’œuvre et ses implications sur le langage, c’est en même temps reconnaître sa propre responsabilité de lecteur et d’usager de cette langue toujours déjà coupable.

La littérature comme signifiant de la loi - ou comme symptôme, comme refoulé de la loi.

Insérer l’œuvre, la fiction, dans le continuum historique c’est d’abord en faire une œuvre humaine, c’est-à-dire une œuvre que l’on peut juger.

J’appelle langage de la loi le langage subséquent à l’accès au Nom-du-Père, le langage d’un Œdipe réussi ; un langage fait de blanc, de trou, de détour, d’achoppement ; un langage objectal, un langage qui représente un objet ; un langage que règle une grammaire précise ; un langage utilitaire ; un langage duquel les traces du meurtre seraient effacées...

« La névrose est un pis-aller : non par rapport à la « santé », mais par rapport à « l’impossible » dont parle Bataille (« La névrose est l’appréhension timorée d’un fond d’impossible », in Le Petit). Mais ce pis-aller est le seul qui permet d’écrire (et de lire). » (Barthes, Le Plaisir du texte)

Il ne s’agit plus de montrer ce qui est caché, de nommer l’innommable ou de représenter l’irreprésentable. Il s’agit de faire advenir, sous le langage, une matérialité de la langue - un refoulé du langage -, mais qui n’aurait rien à voir avec une réalité cachée. Refoulé, par exemple, est la « culpabilité » qui forme le substrat de toute langue.

Une écriture qui évacuerait la représentation s’écrirait comme transparence du référent. C’est-à-dire comme quelque chose d’illisible, dans la mesure de l’absence de déplacement (manque, substitution) entre le référent et sa représentation. Représentation : déplacement salutaire qui autorise la critique et la loi à lire dans Tombeau pour cinq cent mille soldats et Eden, Eden, Eden une relation de la guerre d’Algérie. La loi aussi agit à la faveur de ce déplacement. Un objet référent est déplacé, et mis en scène dans une histoire, de manière à entrer dans le cadre prévu par la loi. Dans cette mesure seulement il peut être jugé. (La critique aide la loi à faire entrer l’objet référent dans un cadre défini - par le déplacement contextuel qu’elle opère et par la re-transformation de la langue).

Guyotat : pas de relation, pas de représentation. Rien ne préexiste à l’œuvre que des séquences consignées dans des carnets, matériaux fantasmatiques qui seront le substrat de la fiction - c’est-à-dire d’un autre monde. L’écriture de Guyotat est « création », mais une création qui se déroulerait selon une nomination comme inversée : enlever d’abord « leur noms aux choses » pour les faire advenir pures de toute relation. Là où la Création nomme, sépare, distingue, l’écriture de Guyotat ôte leur noms aux choses, mélange, confond.

Le récit se constitue comme sa propre connaissance, mais sous forme narrative. La fiction de Guyotat est métanarration des rapports du langage avec la loi.

Quelque chose donne lieu à la fiction (substrat théorique et imaginaire : l’Algérie, la prison, les pulsions homosexuelles, les rapports de l’enfant avec le père et la mère). La fiction pousse, se développe, mais indépendamment de ce qui lui a donné naissance (scène originelle de la « langue nouvelle » - aussi bien : déformation parodique de la scène de castration), celle qui est formulée et re-jouée dans Prostitution, mais qui a eu lieu avant d’être formulée, qui est l’impulsion qui pousse à écrire. La fiction se déploie comme une métanarration : spécularité, développement anhistorique du texte, scène typique.

Le « transfert » de l’expérience en « signification discursive » se produit par une sorte de représentation métanarrative. C’est-à-dire une représentation qui ne s’achève pas dans ce qu’elle représente, mais qui se déroule selon une interrogation sur ses conditions de possibilité (donc une interrogation sur la loi). Interrogation qui produit les transformations de la langue.

Deux mouvements contradictoires, qui se soutiennent l’un l’autre. Dans un sens : précision scientifique de la langue, matérialité du langage : donc, distinction très précise - c’est-à-dire retour du général vers le particulier (cf. noms d’insecte, de plantes, etc., très précis, scientifiques). Dans l’autre sens : mélange, indifférenciation, agglutination de mots qui donne un nouveau mot, chargé de multiples sens - mouvement du particulier vers le général. Question : est-ce que ce que Guyotat appelle la « matérialité » de la langue, et qui est le contenu scientifique, et non métaphorique de la langue, ne serait pas garant d’une certain ordre, qui se maintiendrait nécessairement contre le risque de disparition totale de la langue dans le mélange absolu ?

 



Valérian Lallement

Né en juillet 1972 à la Maternité Pinard de Nancy, Valérian Lallement est prédestiné. Ce professeur en désinhibition cataclysmique, alcoolique sur le retour et surfeur débutant a consacré une partie de sa courte vie à l’oeuvre de Pierre Guyotat, dont il a transcrit les "Carnets de Bord" (Lignes & Manifeste, 2005) et auquel il a consacré sa thèse de doctorat. Celui qui s’est lui-même surnommé Valérian-le-Triomphant se méfie des rebelles comme des collabos, des militants comme des prosélytes. Il est le très vénéré responsable éditorial des Editions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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