Denyse Willem,
ou la peinture du maternel incertain.


par Théophile de Giraud,    

 

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Denyse Willem,


 

Devant l’œuvre, féministe, surréaliste et néo-symboliste, de Denyse Willem, mais aussi héroïquement figurative en cette époque aveugle que tyrannise l’abstrait, quelques furieux paltoquets glapiront, après l’avoir fait contre Magritte, Dali, Delvaux ou Frida Kahlo : « Ce n’est pas de la peinture ! ».

Par plaisanterie, donnons raison à ces castrateurs, Denyse Willem ne peint pas : elle enfante ; elle enfante un univers de visions aussi vivantes qu’un rêve chamanique dont le patient, ici le spectateur, se réveille métamorphosé, inondé, réinsufflé de symboles dispensateurs d’un sens supérieur à la logique de l’énonciation. Aussi pour être juste envers une telle œuvre devrions-nous nous taire. La laisser se révéler seule dans la caresse chromatique de notre œil-vulve-esprit, enfin disposé au silence où murmure une plus haute langue, un plus haut désir. Que dire face à ces femmes, ivresses plus que peintes, dont le genou est un sein ? Témoigner peut-être, mais alors comme un simple trilobite prisonnier de sa gangue de moi et de mots.

Maternité : tel semble se dresser un des axis mundi de la peinture selon Denyse Willem, un des axes du moins d’exégèse de son théâtre où se nouent et se dénouent les rapports entre la femme et l’homme, entre la mère et l’enfant, entre l’artiste et son double, cette ombre dense et dansante où s’incarne l’inconscient du geste de peindre autant que celui du regard, non sans péril, porté, projeté, sur ce geste démiurgique.

La naissance de César. - 112.9 ko
La naissance de César.
130cm x160cm. Acrylique / toile. 1989.

Maternité charnelle d’emblée passée au crible du scepticisme de la femme créatrice osant dire dans ses toiles, où scintille souvent le fantôme de Simone de Beauvoir, la cruelle ambivalence du statut de génitrice. Ainsi dans ce tableau de 1980 intitulé La Mère et l’Enfant où la main littéralement mise de la première sur le corps-existence du second n’arrache à celui-ci qu’une moue d’insatisfaction courroucée ; ainsi dans L’Avortement où une femme enfonçant une aiguille à tricot dans sa vulve semble vouloir échapper à la destinée de celle qui à ses côtés porte sur le dos le fardeau de sa fille-garçon paralytique ; ainsi dans Solitude où une jeune fille enceinte paraît n’avoir d’autre rêve que de fesser sa future proie ; ainsi dans La Naissance de César où le naissant, tout armé d’un poignard vengeur, assouvit sans délai sa pulsion matricide ; ou encore dans la version-calvaire de 1992 de La Mère et l’Enfant où se lit une banderole confessant avec lucidité « Pour un Plaisir, mille Douleurs »... Sourires de Cioran.

La Mère et l’enfant. - 104.3 ko
La Mère et l’enfant.
80 cm x 60 cm. 1980.

Maternité aussi, en son complexe, qui met en danger la relation, toujours déjà déclarée impossible, donc éminemment érotique, entre l’homme-fils, pantin ou gnome, et la femme-plus-que-mère, lesbianisante, dont la taille ou le caractère sensuel-impérieux disent la suprématie sur le porte-pénis désormais amputé de son rôle d’ours-père-loup carnivore et réduit à son rôle de fantoche sexuel, spectateur d’une scénographie dont le féminin détient, non sans angoisse ni dérision, les clefs, l’une semblant rien moins, thème central de l’opus magnum willemien, que la bisexualité, cette voluptueuse agonie du concept de genre et des pitoyables postures sociales qu’il sous-tend.

Maternité, spirituelle cette fois, de la femme-peintre dont la main accouche, en un pur orgasme de lignes et de couleurs, d’un réseau de personnages et de symboles qui de toile en toile se répondent formant ainsi un univers de fantasmes, ou de prophéties, ou de révélations, structuré selon la valence initiatique du labyrinthe et dont la part d’énigme insoluble, fascinante, n’enlève rien à la cohérence subliminale trituratrice de son témoin, ainsi l’œuvre d’un Wagner, d’un Lewis Carroll, d’un Paul Delvaux ou d’un Tarkovsky. Affirmation donc d’une lecture-écriture dite féminine du monde : à rebours du principe de non-contradiction par mœurs attaché au masculin, l’indécidabilité, la fluctuation sémiotique, devient ici le critère d’appréhension du réel par lequel une femme, sans doute un peu alchymiste, s’unit dans le secret de son atelier d’art aux théories quantiques sur la nature et permet à notre propre inconscient de découvrir en cette peinture de l’incertitude, du maternel incertain, bien plus que de l’éternel féminin, une part de ses vérités refoulées. A ceci près que la psychanalyse, dans ce jeu constant chez Denyse Willem entre le signe et ses permutations polysémiques, ne nous sera pas souvent d’un grand secours, sinon au prix de réduire l’opaque transparence de ses œuvres à des formes mentales déjà (trop) connues. Nous avons donc préféré laisser à d’autres, plus compétents, le soin de cette mise en cage, pour ne tenter ici que de refléter l’émerveillement de l’œil-vulve-esprit devant de telles dramaturgies comme sororalement liées aux fresques de la Villa des Mystères à Pompéi.

Service d’urgence. - 101.9 ko
Service d’urgence.
Acrylique / Toile. 95 cm x 125 cm. 1977.

Maternité métaphysique enfin que ces toiles-matrices baignant de nues créatures, vierges de toute temporalité, où le statut même du décor, dont les lointains évoquent parfois les paysages d’un Patinir ou d’un Henri Bles, participe de l’ambiguïté inhérente au surréel : s’agit-il d’une pièce, d’une scène, d’un volet peint ou d’une fenêtre ouverte, d’un utérus optique générateur d’autres mondes ou encore d’une toile dont un personnage pourrait soulever le coin en clin de cil aux Isis de jadis ? Ainsi foisonnent les citations-relectures de l’histoire de l’art où Margot la Folle déambule en guerrière dans un intérieur de ménagère pour crier la lassitude enragée de la mère de famille nombreuse. Et ces prodigieux vêtements-costumes dont se parent les femmes-actrices-prêtresses-amantes-magiciennes de Denyse Willem, habits indécis tissés d’objets, fondus pourtant en une sensuelle carapace qui dit-contredit le corps-âme féminin, dans quelle catégorie notre livide intellect les rangera-t-il ? Voilà l’exercice de maïeutique supra-rationnelle à laquelle nous convie une artiste qu’il faudra bien reconnaître un jour, en son parfait alliage de technique picturale et de facultés visionnaires, comme une des plus puissantes de notre temps.

Certes, de ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais de ce qui se donne à voir, il faut sans répit rassasier l’œil-vulve-esprit... Mandala, les œuvres de Denyse Willem, structures-supports de vision-méditation ? Nous le pensons, ou plutôt, hypnotisés, laissons-les nous penser à travers elles.

Théophile de Giraud

Un site à visiter pour découvrir Denyse Willem et ses créations : La Galerie.

Ce texte a paru dans l’ouvrage collectif Femme publié aux Editions Hermaphrodite (2005).

 



Théophile de Giraud

Théophile de Giraud est né en Belgique, par hasard et sans conviction. En 3ème Maternelle, projet (avorté, faute de combustible mais redoutablement sérieux) de pulvériser l’établissement scolaire selon les lois de la dynamite. Enfance passée dans une famille exceptionnellement douée pour le dégoûter de la famille. A 15 ans, caresse un instant l’idée de devenir serial-killer, puis se ravise, moins par sagesse que par timidité. Quelques inscriptions universitaires mais, vite écoeuré par le professionnalisme ambiant et syllabussophobe incurable, préférera se livrer au vice de l’autodidactisme dans la plupart des branches du savoir susceptibles de faire de l’homme autre chose qu’un animal-machine. Suicidaire et récidiviste chronique entre 18 et 20 ans. De 20 à 28 ans, étude/lecture/écriture en anachorète grognon et méticuleux. Abondants voyages en terres celtes et scandinaves, loin des héliacités classico-dociles. Père de très peu d’enfants. Inadapté méthodique. Insomniaque notoire. Sexualité : fantaisiste.

Publications : "De l’impertinence de procréer" (auto-édit., 2000)

"Cent Haïkus nécromantiques" (Editions Galopin, 2004)

"L’Art de guillotiner les procréateurs - Manifeste anti-nataliste" (Editions Le Mort-Qui-Trompe,2006).

 




 

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