Le livre sans avenir

par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Patrice Maltaverne, Samson des bidonvilles, La Vie secrète des mots, Grandfresnoy.

C’est un texte à la fois bouché mais aussi bouffé d’existence que propose Maltaverne avec son Samson. Qu’on se rassure, l’auteur ne fait pas dans le vérisme misérabiliste. Et plus qu’une thématique sur la pauvreté, ce qui fait la force de ce livre c’est sa langue. Tout passe par elle, et que par elle, dans ce superbe équilibre entre abandon et maîtrise. Ainsi là où
"La rue le long
est couverte de rouille
la marche est une histoire de marches
qui descendent en montant
vers le bout de l’amnésie collective".

Voilà comment résonne une sorte de sonate grunge. Tout se passe comme si, à part son langage, l’auteur n’avait pas à inventer mais à se contenter d’assembler et d’agencer différemment (grâce à cette langue) les pièces d’un puzzle ou plutôt d’un piège à vie au sein d’un univers occulté, fruit d’un écart insidieux mais patent. Entre riches et pauvres en effet, le fossé est chaque jour plus grand mais ceux qui nous pensent et nous montrent font tout pour nous faire croire le contraire.
Dans l’attente d’une révolution (qu’on n’espère même plus), il faut que des mots comme ceux de Maltaverne viennent : oui qu’ils viennent, reviennent, finissent par revenir pour casser toute cette pensée unique et inique dont les campagnes électorales qui déferlent sur nous montrent comment tous les partis entonnent la même antienne et ne se différencient que sur les variations de seconde et de tierce.

L’auteur fait mieux que rester à l’écoute des perdants et il a le respect de ne pas singer leur propos. Il choisit son propre idiome pour montrer combien les injonctions des laissés-pour-compte ne peuvent rien pour leurs propres désirs. Que peuvent-ils en faire sinon les trimballer jusqu’au supermarché là où surgit
"toute une galerie de reflets indisponibles
dans la banque à blindage à cerveaux".

Certaines vies plus que d’autres sont donc jouées, décidées d’avance (c’est le "privilège" d’être pauvres !). Samson nous le prouve à coup de flashs intenses qui montrent bien ce qu’il en est de ces existences aux allures infernales, clopinantes dont la source est tarie. Les rafales de vie y perdent leur intensité, s’estompent et s’éloignent, rejettent sur la grève de la grève ceux à qui, tout compte fait, on aura fait pour tout viatique l’apprentissage de la patience et du silence.

Beau texte donc ; Même si beau n’est pas le bon mot. Disons plutôt nécessaire, durement nécessaire. Il ne pouvait en être autrement au long des 25 maillons de cette litanie de vie de mort, de vie de merde.

Texte rare aussi qu’il ne faut pas se lasser de relire afin de nous rappeler de quoi notre monde est fabriqué : c’est par la réification des uns que les autres peuvent jouer. La plupart du temps, la littérature du temps fait une "belle" impasse là-dessus.
D’où, on l’aura compris, la nécessité d’un tel livre où surgissent non des images-illusoires, mais des images sourdes qui nous ramènent au plus profond endroit d’où elles surgissent peu à peu dans l’espoir du grand livre Avenir qui s’écrirait dans ce cratère où chaque jour les perdants sautent sur des mines sociales, mentales et par voie de conséquence affectives...

Jean-Paul Gavard-Perret

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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