Extra-muros
Conte de la banlieue ordinaire


   

 

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A propos du premier roman de Lance Bellamy, Extra-muros, Conte de la banlieue ordinaire (Editions Hors-Commerce, 2006).

Dans l’un de ces grands classiques de ciné-club dont j’ai oublié le nom, Montmartre populaire pleurait sous les trémolos gouailleurs de Cora Vaucaire : « Les escaliers de la butte sont durs aux miséreux ». L’image est bucolique comparée au quotidien qu’endure Gérard Levant.

Quelque part, dans une ville quelconque d’une banlieue non moins déterminée, Gérard Levant, la trentaine imminente, bardé de diplômes, traîne sa carcasse à la recherche d’un emploi. La mission de l’ANPE : « Favoriser la rencontre entre l’offre et la demande ». Gérard a donc théoriquement toutes ses chances pour être enfin the right man at the right place en décrochant un vrai boulot et le salaire ad hoc, mais pour l’heure, il prend son ticket et fait la queue comme tout le monde.
Les semaines passent et, ne voyant toujours rien venir, Gérard enchaîne le genre de jobs ingrats où des tueurs-nés pansus vous apprennent la rage de vendre, vous poussant dans les bras du premier concours administratif venu, un « catégorie A » au vu de votre plus qu’honorable cursus (bac + 6). Pour Gérard, ce sera les Douanes. Un QCM et une expertise psycho-graphologique plus tard, le verdict arrive timbré dans la boîte aux lettres : recalé. Retour à la case départ. De A comme Abattoir - où Gérard exercera le sympathique boulot de désosseur - à Z comme Zéro, le solde approximatif de son compte en banque à la fin du mois, Gérard Levant - avec ce nom si bien de chez nous qui lui interdit de plaider la discrimination - livre une énième bataille au supermarché du coin où il finira par payer le juste prix de la plus roborative colique en boîte, à déguster dans sa « cellule » de 20 m2 avec pour seuls compagnons de misère les fantômes de quelques éternels sursitaires : Primo Lévi, Hemingway, Bukowski ...

Avec son fringant CV de diplômé en philosophie et la polyvalence professionnelle des abonnés aux CDD et autres missions d’intérim, Gérard Levant a le profil type de la « Génération précaire », pour reprendre l’expression consacrée par la presse socio-cul à ces intellos spontex auxquels elle manque rarement une occasion de faire appel. Car il y a un cliché de l’intello précaire, comme il y a un cliché de la banlieue, et ce n’est pas Lance Bellamy qui dira le contraire : « Ici, les intrigues se ressemblent toutes. Les malheurs d’un tel sont les malheurs d’un autre. [...] Sous ces classes multiples, vous pouvez mettre toute la banlieue. Elle n’échappe à aucun cliché. » Aussi, ne comptez pas sur lui pour « tordre le coup au idées reçues » en proposant un « autre regard » sur la banlieue, ce truc hyper-sympa où le pauvre prouve qu’il regorge de créativité en dépit de son handicap racial en affichant fièrement sa Déroute dans le catalogue d’une expo d’art contenpourrien.

« Le quotidien rien que le quotidien », plutôt que le « pittoresque des chouettes dessins crayonnés par Tardi pour illustrer Céline », c’est ce que Lance Bellamy entreprend de raconter dans son premier roman d’inspiration largement autobiographique. D’ordinaire, quand quelque chose flambe ici, ce n’est pas une voiture mais un dealer de quartier avec sa BM toute neuve, aussi ridicule qu’un Jean-Philippe sur sa Harley ou qu’un Nicolas de Neuilly dans le métro. D’ordinaire, pas de Haine palmée, juste une Jungle bétonnée où « tout le monde est contre tout le monde », la haine comme matrice d’indifférenciation qui engendre l’homo homini lupus lambda... Dans tout ça, le protagoniste d’Extra-Muros est tiraillé entre la volonté de s’extirper d’un quotidien qui poisse et la tentation d’enfiler le costume trois-pièces du parfait prétendant aux petits bonheurs qui font « la vie, la vraie ».

Ce premier roman très réussi tient autant du témoignage - dont il hérite le style vif et sans fioritures, mais aussi la volonté de prendre la réalité telle qu’elle est, hirsute, sans fard, au saut du lit - que du récit fantasque, avec en arrière-plan une mythologie on ne peut plus personnelle (Clint Eastwood, Robert Antelme, Lance Armstrong...) assez réjouissante. Loin de la « loser attitude » dans laquelle se complaisent bon nombre de nos contemporains, Lance Bellamy réussit à saisir derrière les façades avachies qui tiennent lieu de panorama au banlieusard ordinaire de vrais moments de grâce, littéralement fugitifs (escapades nocturnes sur le périph’, baisers volés à une Belle de jour comme de nuit) ; ainsi, Extra-muros s’écrit (et se lit) à la lumière de cette petite veilleuse qu’on appelle espérance si on est croyant, émerveillement si on est poète, ou étonnement si on est philosophe : « Car la grande force de l’Occident, c’est de gérer le désastre. Depuis des siècles, l’Occident fait croire qu’il expire et il est toujours debout. Au passage, il a produit Rembrandt, Bukowski, Antelme, Lévi, Van Gogh, Dante, Mozart et Bogart. ».
Dans ce roman au sous-titre en clin d’œil appuyé à Bukowski, c’est la banlieue qui tient lieu de folie : un espace désespérément neutre, avec pour seul horizon les rails qui mènent à une Capitale engorgée d’employés modèles, de parents irréprochables, de prolos résignés, d’honnêtes épaves, bref : de cette gigantesque armée des braves qui met de l’huile dans le moteur. Extra-Muros, "on était tous moches, puants et paumés. Même la réussite des dealers en grosses BM avait un côté bancal - à Paris, on avait l’impression que certains roulaient sur les bons rails [...] Autour des riches, malgré le poids de la pollution, il y avait une légèreté dans l’air ».
Un docte sociologue écrirait quelque chose comme "Par contraste avec l’irrésistible force d’attraction et d’intégration de la Ville, la banlieue est une zone de transit, un non-territoire bla bla bla". Au lieu de ça, Extra Muros raconte plutôt comment la banlieue a élu domicile chez Gérard Levant ! et c’est ce qui fait la force de ce premier roman qui réussit à donner à ce personnage à première vue « emblématique » une réelle épaisseur, servi par un style tout en retenue, qui glisse de la légèreté à la mélancolie pour infiltrer un territoire où le temps semble s’être arrêté, et où l’ordinaire se résume à : survivre... à découvert... hors les murs... Autant dire : l’art de la guerre.

Un livre à découvrir absolument !

A. F.

Lance Bellamy, Extra-muros, Conte de la banlieue ordinaire (Editions Hors-Commerce, 2006), 17 euros.

 

 




 

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