Orphée aux Enfers
Maulpoix ou l’idéalisme lyrique


par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Chutes de pluie fine (récits en prose [1]) et Le poète perplexe(essai sur la poésie [2]) donnent, sur deux plans différents, les valeurs esthétiques que depuis des années le poète illustre et dans lesquelles il se prend les pieds au nom d’un amphigourisme prétentieux. Notons ainsi, tirés du premier texte, ces quelques citations : « Pour voir enfin la Chine, il faudrait regarder la peau de la groseille et le ciel avec le même œil de fourmi ». Pour voir le Japon, il convient d’ « Être en vérité cet aveugle qui s’efforce sans cesse d’écarquiller les yeux ». A Beyrouth « les mêmes roses trémières fleurissent parmi les marbres antiques et les décombres de la guerre civile ». Savoir enfin que « l’Amérique n’existe pas », puisque « la seule minuscule créature à s’être montrée affectueuse en ce pays trop grand »... Cela pourrait sonner comme des épisodes au charme certain, cela sonne au contraire comme une prétention qui se cache sous une feinte de cruauté envers soi-même. De la posture à l’imposture il n’y a donc qu’un pas.

Jean-Michel Maulpoix cultive en effet l’art de la feinte ou plutôt de la prétendue introspection. Sous prétexte de « partir et revenir, défaire et rebâtir », l’auteur ne fait que s’admirer dans le ressac de ses phrases. De fait chez lui, les voyages pas plus que les mots arrachent au silence son secret. Tout chez lui n’est que fuites ou plutôt détours et biais. Et si le poète dit, dans son second livre, combien depuis la fin du XIXè siècle le terrain de la poésie s’est modifié, il n’en retire qu’un état désabusé au sein duquel lui seul semble le sauveur de la chose poétique. L’auteur joue ainsi les mélancoliques déçus que la poésie ne soit plus constituée que de soupçons et de lignes brisées, déçu aussi qu’elle ne grimpe plus au rideau dans un envol triomphal, mais qu’elle se contente dans son appauvrissement de creuser la langue jusqu’à l’impossible pour saisir des rapports, comme Mallarmé.

Le poète ne se contente pas d’émettre sa perplexité. Pour lui, la poésie (sauf la sienne) ne fait plus que creuser le vide en son état de crise voire d’inexistence. Le désir, la force de déclamation, la naïveté de l’élan, voilà ce qui selon lui manque dans le discours poétique dont il se veut le sauveur. En effet, même lorsque ce dernier écrit « quelques chutes de pluie fine », s’il écrit alors « avec ce qui se tait », il sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur (ravi enfin et sans doute d’une telle aubaine) « un peu de sens à l’état pur, qui se glisse entre les jambages des mots. Un peu de vérité intacte, tacite ». Maulpoix s’inscrit et s’autoproclame dans la coulure des dieux, en proie au vertige du sens, puisqu’il se prend comme « le point de vibration le plus intense de la terre ».

Se « penchant » avec condescendance sur le monde, Maulpoix se veut ainsi le séducteur et le lucide - fruit de son propre voyage intérieur - qui sait dénier la vacuité. Il en est bien sûr comme Blancquart à s’extasier sur « Ces pas sur la neige (qui) sont les lignes de fuite de mes voyages », ce sont là pour elle « de remarquables sonates en blanc majeur » (sic). Ce sont plutôt d’aimables plaisanteries qui prétendent faire entendre une voix à ras de l’absence mais qui se termine toujours par un happy end puisque l’auteur évoque - dans une originalité incomparable - l’herbe qui pousse irrésistiblement sous la neige, pointe sur la terre, alliée au rouge des fleurs et des insectes. Qui fleurissent et bourdonnent dans le rouge de son cœur.

Celui qui est l’auteur de plus d’une quinzaine de volumes d’écriture personnelle et qui dirige une revue qui fait loi (Le Nouveau recueil) impose ainsi une vision délétère, surannée de la poésie. Et toutes ses inquiétudes sur la poésie le renvoient à sa fermeture. Et Maulpoix reste le plus subtil des théoriciens. Evitant de fait la théorie, il impose son diktat en jetant sur le présent un regard aussi méprisant que désabusé. Son diagnostic sur la poésie contemporaine la paralyse. Il ne fait que regretter le romantisme le plus crasse comme si la poésie s’était arrêtée juste avant Baudelaire. Pratiquant orthodoxe du chant et des images il ne voit que cette fuite en arrière pour dégager l’être post-moderne de ses étais de manque et de finitude. Sous prétexte d’une absence de perspective métaphysique voire politique, l’auteur ne peut supporter ses alter (pas égaux à ses yeux), adeptes des « écritures blanches ». Il ne s’agit pour lui que de ce qu’il nomme un « littéralisme et une espèce de limitation interne aux objets eux-mêmes ». Ce n’est encore pour lui que restes, débris, le tout émis dans une « petite langue ».

Certes notre poète fondateur ne refuse pas les catégories communes du beau et du bien mais pour lui, ce beau et ce bien ne peuvent se décliner que selon des canons chers à Kant ou à Hegel. Hors de l’ancien donc point de salut. Pour lui la crise est radicale : « II se fait tard », dit Jean-Michel Maulpoix qui s’érige en dernier visiteur du soir capable de tordre le cou à l’anorexie ambiante et mentale de la poésie qu’il combat. Lui seul est donc capable (au moins à ses yeux) de ressentir plus vivement que les autres poètes les émotions, les douleurs et les horreurs, la beauté : « dire à quoi ça ressemble plutôt que de subir la vie ne ressemblant à rien ». Poète autoproclamé de l’éclat et du brio, lui seul se veut pourfendeur des périls et expert des limites de la poésie.
Arc-bouté sur son « lyrisme critique » mais imbu de subjectivité qu’il prend pour de l’objectivité sous prétexte qu’il use du « tu » dans ses poèmes afin de signifier le partage, Maulpoix ne fixe qu’un objectif à la poésie : maintenir une mémoire du passé pour donner son élan au présent. Le mythe d’Orphée, - qui marche vers les Enfers, le regard tourné vers la mort et l’amour, et perd Eurydice, après s’être retourné trop tôt - est pour lui son mythe fondateur.
L’auteur ne fait donc que retourner vers le passé, collectif comme individuel, sous prétexte d’une marche vers le futur. « En-avant et retournement sont solidaires », dit-il. Pas sûr pourtant qu’une telle « dynamique » provoque autre chose qu’une belle torsion.

Persuadé de sa « mission », Maulpoix prétend habiter la fameuse « maison de l’être » chère à Bachelard. De fait et par son écriture il ne fait que la décorer afin de cacher l’absurde qui s’y cache. Vers ou prose qu’importe, tout chez un tel poète sent le faisandé. Au monde de l’énigme il préfère les sécurités. Aux questions ils préfèrent les ou plutôt ses réponses tenaces d’une espérance rétroactive. Il y a donc loin de lui à Michaux ou Bonnefoy desquels il se réclame. Et son cri d’alarme n’est qu’un appel à un repli généralisé que chante ce ramier, qui se veut porteur d’espérance et appelle à une résurrection à rebours. Ainsi ces « adieux » à la poésie (autre que le sienne) sont une manière de faire le vide pour élargir sa place au panthéon du temps dont il se veut le Dieu qui fait pousser l’herbe sous la neige, irrésistiblement.


[1] Mercure de France

[2] José Corti

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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