Accueil
L’Atelier
Etudes : langue et littérature
Le mercredi 10 mai 2006
|
|
|
|
Jean-Pierre Martin : de l’horreur à l’extase par Jean-Paul Gavard-Perret,
|
|
DANS LA MEME RUBRIQUE :
|
|
|
Pour parler de Jean-Pierre Martin, partir de là, utiliser ce détour : non évoquer le spécialiste de littérature contemporaine mais l’écrivain et plus particulièrement le nouvelliste. Celui du Piano d’Épictète. Il y a là un pianiste de bar passionné par le be-bop et les stoïciens, un lecteur fou qui reçoit dans sa boîte aux lettres des messages de ses écrivains chéris, un écrivain fasciné par l’art quotidien d’une cuisinière, un couple préhistorique qui assiste, de sa caverne, à la naissance de la société de consommation, un contemplatif irrésistiblement emporté dans une méditation autour des seins, un pays où les hommes de lettres sont au pouvoir. Et entre ces morceaux de bravoure mais apparemment disparates : le petit fil secret d’une histoire - sans doute celle d’une sagesse impossible à trouver. La littérature, pourrait-on croire, conduirait à cette sagesse. Mais sa passion est étouffante. Et l’on aimerait qu’elle respire dans le bruit du monde sans avoir à traiter que le mal dans le mal qu’elle se donne pour le combler - même si, et Martin le sait bien, elle ne peut rien sauver. Toutefois, quoique érudit, J.-P. Martin est un mutin qui, contre l’esprit de sérieux, choisit sans scrupule l’esprit de scherzo. Mais attention : que les anges ne s’avisent pas de venir prendre leur petit déjeuner avec lui, il les recevrait très mal sauf si parmi eux il y en avait un bien spécial : un certain Henri Michaux à propos duquel l’auteur, né à Nantes en 1948 et qui est maître de conférences en littérature française à l’Université Lumière Lyon 2 à écrit deux livres remarquables. Mais revenons d’abord à ses nouvelles qui comme ses chroniques ont en commun la même quête d’une élégance discrète et apaisante, d’une sagesse en contrepoint d’un siècle bruyant et brutal, d’un lieu idéal où la littérature et la musique tisseraient subtilement leurs échos. L’esprit du jazz, le rythme incisif du scherzo y mènent toujours un tempo tendre et ironique. Mais les coups de dés de l’Imaginaire ne peuvent venir à bout de la nécessité : celle d’un retour à la littérature et par sa bande au monde. Parfois tout est presque pour le mieux dans le meilleur des mondes mais parfois la malin fait retour. Et le Contre Céline de Jean-Pierre Martin nous le rappelle d’autant que le terrain est propice : Avis aux romanciers en herbe, nous rappelle en substance l’auteur, soyez attentifs aux horreurs de l’histoire, ne ratez pas les meilleures occasions, plongez-vous jusqu’au cou dans l’abjection de votre époque, et votre postérité est assurée. On attend le Grand Écrivain qui émergera du drame irakien, afghan, etc. Il viendra sûrement, il est encore à venir. Sa voix ne pourra que parler du lieu même de l’horreur et de la compromission, des crimes, des diverses purifications ethniques. Ce Génie de la Littérature aura donné des gages, par avance, à cette horreur. Il aura été formé à l’école des cadavres. Il aura appelé dans ses pamphlets au viol et au massacre. Il sera l’incarnation de la littérature à l’état pur qui, comme chacun le sait, convertit le Mal en Bien. C’est ce que son Contre Céline - critique d’un nouveau genre qu’on pourrait intituler critique d’anticipation - rappelle. Dans ce « roman » critique, Jean-Pierre Martin, à la faveur d’une éblouissante démonstration, démonte une à une les ficelles de l’écrivain Céline, sa petite musique et tous les trucs qu’il aurait concocté pour berner la critique et tous ses lecteurs. Et l’auteur montre qui est ce pseudo Saint Céline, qui est celui qui n’a jamais caché de bons sentiments « compensatoires ». Il les met en scène. Il a les lecteurs qu’il mérite à qui l’auteur rappelle comment au fil des livres, la bonté ostentatoire du médecin des pauvres se répartit avec constance. Céline c’est du sucré salé, du marché de dupe ou mieux de duplicité. Céline. Les enfants, les animaux, le petit chat, les petits vieux, ça il adore. Une petite fille par-ci, des enfants mongoliens par-là (dans un train allemand), il se porte à leur secours, jusqu’à la fin, jusque dans Rigodon. À condition que tous respectent le droit du sang. La méchanceté de Céline ne passerait pas la rampe sans cette dose de bien-pensance moralisante - présente chez tous les lepéniens amis des bêtes et des petits franco-français franchouillards jusqu’au bout de leur racisme (sondage à l’appui). Jean-Pierre Martin montre implacablement comment Céline indiqua lui-même à ses lecteurs hypnotisés comment il fallait le défendre : au nom du style. Comment il ne cessa jamais de louanger sa propre « musique », son « art inimitable »... Comment, sous couvert de sacro-sainte esthétique littéraire, Céline ne cesse de créer entre lui et son lecteur un espace intime-public, une zone « franche » où le trafic des mots et des idées peut se faire en toute impunité. A l’exception du Voyage au bout de la nuit, Martin montre à quel point la quasi-totalité de l’œuvre est parfaitement étrangère au roman. L’auteur rappelle ainsi l’essentiel mais le caché : Céline au fond n’écrit pas des romans mais des pamphlets. Et la colonne vertébrale de cette accumulation d’imprécations, c’est le racisme biologique, un racisme « moral ». Quant au style, et aux fameux trois points de suspension, Martin déchire le voile et fait le point une bonne fois pour toutes. Chez Céline, les trois points ne sont pas si importants que ça. Ce qui a le plus de sens, dans son œuvre, c’est le trait d’union. Un tel livre est précieux, passionnant et très instructif car il démontre comment tous les pièges grossiers que Céline a tendus à la critique littéraire ont fonctionné. D’autant que le Céline dont il s’agit ici n’est pas le Céline du romantisme noir, celui du Voyage au bout de la nuit (ou à la limite de Mort à crédit), auquel on a tendance à identifier toute l’œuvre. C’est plutôt l’auteur qui - de L’Église, son premier texte antisémito-littéraire, à Rigodon, son testament xénophobo-romanesque, ne cesse de s’affirmer avec des flux et des reflux d’ostentation, de la purification ethnique. Le critique prouve ainsi qu’on ne peut faire l’économie du sens et de la responsabilité de l’écrivain surtout lorsque son œuvre est nourrie d’une rhétorique de la haine plus ou moins visible. Heureusement il n’y a pas que Céline sur la terre littéraire ou le fumier du XXème siècle. Depuis un demi-siècle, Henri Michaux est devenu une figure essentielle de notre paysage esthétique et littéraire. À l’écart des modes et des avant-gardes, son œuvre exerce une sorte de magnétisme. Ses intuitions fulgurantes dans les domaines les plus inattendus de la pensée, du savoir et de la sensibilité ont anticipé la fin des grandes idéologies. Le culte dont il fait aujourd’hui l’objet ne le cède sans doute qu’à celui de Rimbaud ou de Mallarmé, mais avec des effets tout aussi réducteurs qui limite le poète belge à une vulgate : celle d’un écrivain secret, barbare, halluciné. Certes l’auteur de Plume s’est dérobé à la publicité, aux expositions publiques et aux honneurs. À la fois présent et caché dans ses textes comme dans ses peintures, il était réfractaire à la biographie. Michaux, pourtant, ne fut pas sans corps, sans famille, sans histoire. « Moi je veux voir et vivre », disait-il jeune homme. Jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt quatre ans, il prit mille fois le bateau et le train, migra d’hôtel en hôtel, aima plusieurs femmes, noua de profondes amitiés, scruta les foules, les animaux et les arbres. C’est avec une curiosité intense qu’en lui le peintre et l’écrivain ne cessèrent d’observer le monde. Parti sur ses traces, Jean-Pierre Martin a enquêté, interrogé des témoins, consulté archives et correspondances inédites. De Namur à Montevideo, de Quito à Knokke-le-Zoute, de Calcutta à Saint-Vaast-la-Hougue, il a visité de nombreux lieux de passage de la comète Michaux, décelant dans l’enfance et l’adolescence belges, dans cette origine détestée, quelques-unes des singularités qui ont façonné un être de fuite. C’est pourquoi la biographie que lui a consacré Martin est si importante. Celui qui s’était déjà penché à travers ses œuvres à l’occasion de sa thèse universitaire montre combien de la pension enfantine à la poésie en passant par la musique et les voyages de Michaux - éternel nomade - rien n’a été oublié. Grâce à un minutieux dépouillement d’archives et de correspondances, Martin nous propose un travail au rigorisme exemplaire qui jette une nouvelle lumière sur l’œuvre de Michaux, sur ses paysages et ses hantises. Cette biographie, la première qui lui soit consacrée, est un essai de réincarnation par passion pour une œuvre qui nous dit qu’il faut se délier, se défaire des taoïsmes et se méfier des groupes. Ce qui est extraordinaire chez Michaux, c’est en effet cette capacité à concilier des choses d’ordinaire antinomiques comme le rire et le tao, la recherche de la sérénité et la fureur. Le rire de Michaux nous fait toujours échapper aux pensées « cul-de-sac ». Toute ses recherches se consacrent à se libérer de la pensée ou de l’existence minimalistes, c’est-à-dire de l’existence à ras du sol, de la défaite du quotidien. J.-P. Martin rappelle aussi combien l’œuvre de Michaux représente un combat contre l’espace qui apparaît dans la peinture mais s’applique aussi à tous les systèmes d’appropriations historiques, à toutes les pensées conformes, tous les modes de pensées imposés par un groupe, un parti, un pays, des familles,des idées reçues Il faut ainsi entendre, selon critique, le combat de Michaux comme un geste car l’histoire d’un écrivain c’est aussi l’histoire d’un corps contrairement à ce que l’on veut nous faire croire. En effet ce n’est pas seulement l’histoire d’un esprit, c’est une gestuelle, une manière de se déplacer dans le monde. C’est pourquoi il n’est pas inintéressant de mettre en rapport la vitesse du geste chez Michaux - dessinant des calligrammes ou projetant la gouache et l’aquarelle sur le papier qu’il décrit comme des « combats contre l’espace » - avec le coup de poing du combat de boxe, le ricochet du ping-pong où le mot combat n’a précisément plus un sens abstrait. D’autant que, du côté de l’art, Michaux peignait dans une espèce de compulsion effrénée, entassant les feuilles à une vitesse incroyable. A ce sujet, Martin rappelle un détail significatif : « Alain Jouffroy et Jean-jacques Lebel étaient effarés de voir les feuilles de dessins qui collaient entre elles et finissaient par s’abîmer... Ils ont proposé de mettre des ventilateurs, d’utiliser des sèche-cheveux... ». Le critique avait d’abord pensé se tenir éloigné de toute biographie traditionnelle ou plus loin possible car, avoue-t-il, « Henri Michaux est l’objet presque idéal d’une non-biographie ». Il a donc, avant de commencer, réfléchi sur le biographique, sur l’intérêt, l’enjeu, le défi que pouvait être une « bonne » biographie, qui faisait lire l’œuvre par l’autre bout et de façon moins convenue que l’exégèse. Au bout d’un moment l’exégèse, l’analyse interne, trouve ses limites. Les données externes - Starobinski l’a mis en évidence - c’est la façon dont ça s’écrit, où ça s’écrit, comment ça s’écrit, l’histoire d’une œuvre, ce ne sont pas des textes qui sortent de la tête et qui vont être projetés sur le papier, il y a des éditeurs, des publications, des moments précis. Par exemple, quand on retrace l’aventure d’une recherche (c’est pour cette raison que Martin tient à la chronologie, à l’histoire), et celle de Michaux en particulier, on relativise et on ébranle le lieu commun selon lequel Michaux est systématiquement associé aux drogues. Quand on le suit d’année en année, on s’aperçoit que ce n’est qu’à l’âge de 56 ans qu’il expérimente les substances artificielles, il n’est donc pas tout jeune, et il est sous surveillance médicale. De plus sa biographie donne à lire également des correspondances formidables, des textes, des documents qui étaient inconnus, des témoignages inédits grâce auxquels l’exégète n’a pas voulu se défiler et garder l’image sacrale d’un Michaux. Avant tout il a voulu le connaître et il dit clairement pourquoi : « Tout homme est intéressant et a fortiori un homme qui malgré lui appartient maintenant à l’histoire, est un grand écrivain qui travaille notre inconscient collectif, qui travaille notre pensée, qui est un professeur d’inquiétude en quelque sorte. Moi qui le suis pas à pas j’ai eu envie de le redécouvrir encore plus fortement ». Ainsi pour Martin et afin de lutter contre la facilité, l’histoire d’une œuvre repose aussi l’histoire de sa lecture, comme une autre façon de la lire, de suivre pas à pas sa biographie, de montrer le lien entre le phénomène de l’écriture et celui de la peinture. Ainsi l’image de Michaux allant au chevet de sa femme en train de mourir dans des souffrances atroces, ne pouvant y aller tout seul puis écrivant les Meidosems en sachant qu’il écrit ce texte à ce moment précis est important et donne à ce texte une autre signification. Certes un écrivain ne cesse de construire sa légende : on ment sur soi-même qu’on le veuille ou non et quand on écrit sur soi-même on est forcément dans l’autofiction, d’autant plus quand on est un écrivain qui veut se protéger en distillant au compte-gouttes les renseignements. Michaux (comme Céline sur ce plan) met entre parenthèses beaucoup de choses et se présente comme quelqu’un qui n’écrit pas du tout jusqu’à l’âge de 22, 23 ans. On peut penser qu’au contraire de Rimbaud, il n’écrit pas adolescent car pour lui ce sont les mystiques qui accèdent à l’essentiel et qui n’écrivent pas, donc pourquoi écrire ? Il vaut mieux partir en bateau sur les mers. Or, quand il attend un bateau à Boulogne, à Dunkerque, il écrit à son copain Closson car il existe déjà chez lui une religion de la littérature qui va jusqu’à une forme d’intégrisme, de fondamentalisme. Il refusait par exemple d’être édité dans la Pléiade mais c’était de son vivant, il n’arrêtait pas de dire, « faites-ce que vous voulez après ma mort ». J.-P. Martin n’aurait pas eu l’outrecuidance d’écrire une biographie du vivant. De l’auteur. Après la mort, ce qui est fait de façon posthume, c’est autre chose. Parce que l’écrivain, malgré lui, s’est rendu public, il a publié, il appartient au domaine public, à l’histoire, et on a besoin de savoir, de connaissance sinon on est dans l’obscurantisme total, on oublie que Michaux est belge, on le suit dans ses fantasmes, dans ses fables. C’est pourquoi dans sa biographie on découvre un Michaux beaucoup plus vivant que ce qu’on croyait, qui aimait rire, échanger, qui aimait la relation avec les autres alors qu’il apparaissait comme un misanthrope. Quand on restitue le réseau des amitiés, on s’aperçoit qu’il est très ouvert. Il est même décrit comme quelqu’un de généreux, qui est capable de converser pendant des heures en tête à tête, qui a beaucoup de répartie... Il faut donc être attentif aux oeuvres de cet (mais pas seulement) universitaire qui sait nous rendre attentifs par ses fictions comme par ses travaux critiques aux horreurs de l’histoire, à son abjection mais aussi à ses joies et sa musique (le jazz n’est jamais loin). Essayiste - presque pamphlétaire parfois - et écrivain au sens plein du terme, Jean-Pierre Martin montre combien notre siècle à peine passé et formé trop souvent à l’école des cadavres et des titans peut se lire à travers la littérature qui a parfois donné des gages aux uns ou aux autres et comment elle s’articule, pour reprendre l’expression de Bataille, « avec le mal » dans une approche critique qu’il développe afin - qui sait ? - que chacun convertisse l’horreur en bien par des œuvres qui si elle restent des fleurs du mal, ne sont pas forcément des fleurs vénéneuses mais guérissables comme le prouve ceux qu’il réunit dans « La bande sonore, essai sur le roman et la voix » : Beckett, Duras, Genet, Pérec, Pinget, Queneau, Sarraute entre autres, alliés insoupçonnés d’Armstrong à Joyce dans leur guerre des langues, dans la fracture entre le mal parlé et le bien-écrire. Il nous met ainsi en présence des divers enjeux de ces voix rhétoriques de l’anti-rhétorique, de ses voix gueuloirs ou sourdines qui vont jusqu’à « l’ouïr-mourir-écrire », vers la disparition pour mieux faire surgir ce qui ne s’entend pas ou n’a pas encore été entendu et que la littérature a pour devoir de faire sortir. Et comme disait Pinget « Entende qui a des oreilles » - des oreilles internes bien sûr.
|
|
|
Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.
|
||||
|
|
|
|
En Résumé
Plan du Site
Les Auteurs
La Rédaction
Nous contacter
Lettre d’Information
Textes & illustrations sous COPYRIGHT de leurs auteurs. Traduction/Translation